MESSAGE PROPHÉTIQUE DE LUMUMBA AU PEUPLE CONGOLAIS Á L’OCCASION DU CINQUENTENAIRE DE L’INDÉPENDANCE DU CONGO: 30 JUIN 1960 – 30 JUIN 2010

Patrice Lumumba, Premier Ministre Congolais elu, 1960

Patrice Lumumba, Premier Ministre Congolais elu, 1960

Ce texte qui semble être un discours est en fait le dernier message de Patrice Émery Lumumba enregistré en prison sur la bande magnétique et la période qu’il couvre se situe entre novembre et décembre 1960.  Je l’ai reçu de mon père qui l’a eu de Jean Van Lierde à Bruxelles quand ce dernier se préparait à le publier de son livre avec ce titre « La pensée de Patrice Lumumba », aux Éditions du CRISP. Comme le cinquantenaire est déjà au Rendez-vous, il me fait l’honneur de restituer ce discours tel que je l’avais réçu et s’il se trouve qu’il est mis en ligne quelque part, eh bien, c’est tant mieux.

MES CHERS COMPATRIOTES, CITOYENS DE LA RÉPUBLIQUE, SALUT.

Je ne doute pas de la joie que vous ressentez aujourd’hui en entendant la voix de celui qui prêté serment de ne jamais trahir son peuple.  Dans le bonheur comme dans le malheur, je resterai toujours à vos côtés.  C’est avec vous que j’ai lutté pour libérer ce pays de la domination étrangère.  C’est avec vous que je lutte pour consolider notre indépendance nationale.  C’est avec vous que je lutterai pour sauvegarder l’intégrité et l’unité nationale de la République.  Nous avons fait un choix, celui de servir notre patrie avec dévouement et loyauté.  Nous ne nous détournerons jamais de cette voie.  La liberté est l’idéal pour lequel, de tout temps et à travers les siècles, les hommes ont su lutter et mourir.  Le Congo ne pourrait échapper à cette vérité et c’est grâce à notre lutte héroïque et sublime que nous avons conquis vaillamment notre indépendance et notre dignité d’homme libre.   Nous sommes nés pour vivre libres et non pour vivre dans la servitude comme l’avons été depuis 80 ans d’oppression, d’humiliation et d’exploitation.  80 ans durant lesquels les habitants de ce pays ont été arbitrairement privés de la jouissance de leurs droits les plus sacrés.  C’est pour mettre fin à cette honte du XXième siècle qu’est le colonialisme et pour permettre au peuple congolais de s’administrer lui-même et de gérer les affaires de son pays que nous avons livré un combat décisif contre les usurpateurs de nos droits.  L’histoire a démontré que l’indépendance ne se donne jamais sur un plateau d’argent.  Elle s’arrache.  Mais pour arracher notre indépendance, il a fallu nous organiser en mobilisant toutes les forces vives du pays.  Les COngolais ont répondu à notre appel et c’est grâce à cette force coalisé que nous avons porté un coup mortel au colonialisme décadent.  Comme les forces de libération l’emportent toujours sur celle de l’oppression, nous sommes sortis victorieux.  Tous les peuples ont dû lutter pour se libérer.  Ce fut notamment le cas pour les nationalistes qui se sont mis à la tête de la Révolution française, belge, russe, etc …

Les anciennes colonies d’Amérique n’ont pas été libérées autrement.  Je rappelle ici la « Déclaration de l’Indépendance » adoptée par le Congrès des États-Unis, en 1776, et qui proclamait la liquidation des Colonies-Unies, la libération du joug britannique, et la transformation des États-Unis d’Amérique en un État libre et indépendant.  Les nationalistes congolais n’ont fait que suivre les traces des nationalistes français, belges, américains, russes et autres.  Nous avons choisi pour notre lutte une seule arme : « La non violence ».  La seule arme qui permet une victoire dans la dignité et dans l’honneur.  Notre mot d’ordre durant la campagne de libération a toujours été : « L’indépendance immédiate et totale du Congo ».  Nous ne nous sommes jamais livrés à des manifestations de haine ou d’hostilité à l’égard des anciens occupants.  Nous combattons le régime et non les personnes.  En outre, nous savons très bien que l’on ne construit rien de durable dans la haine et la rancune.  Notre seul programme politique a toujours été : « Le Congo aux Congolais ».  La gestion du Congo par les Congolais, aidés par les techniciens qui sont disposés à servir le pays et ce quelle que soit leur nationalité.

En tant que membre de la grande famille humaine, le Congo indépendant ne doit pas s’isoler.  Aucun pays au monde ne peut d’ailleurs vivre sans concours des autres.  Pour nous, racisme et tribalisme doivent être combattus, parce qu’ils constituent un obstacle à l’harmonisation des rapports, des relations entre les hommes et entre les peuples.  En accédant à l’indépendance et en prenant en mains la question de notre pays, nous n’avons jamais entendu expulser les Européens qui se sont installés chez nous ou nous accaparer de leurs biens.  Bien au contraire, nous avons toujours pensé que ces derniers allaient s’adapter aux réalités nouvelles et apporter au jeune État le concours de leur expérience dans le domaine des activités commerciales, industrielles, techniques et scientifiques.  Mon gouvernement avait pris solennellement l’engagement d’assurer aux étrangers la protection de leur personne et de leurs biens.  Les entreprises qui sont indispensables pour l’économie de ce pays doivent fonctionner normalement et dans de meilleures conditions de sécurité.  Notre indépendance politique ne sera pas du tout profitable aux habitants de ce pays si elle n’est pas accompagnée d’un rapide développement économique et social.  Nous avons rejeté la politique de domination et avons opté pour celle de la coopération et de la collaboration sur un pied d’égalité, dans le respect mutuel de la souveraineté de chaque État.       Nous avons également opté pour le neuturalisme positif et dans ce neutralisme positif nous entendons entretenir des relations d’amitié avec toutes les Nations qui respectent notre souveraineté et notre dignité, sans s’intégrer dans nos affaires de quelque manière que ce soit.

Nous sommes contre la politique des blocs que nous estimons néfastes pour le maintient de la paix dans le monde et pour la consolidation de l’amitié entre les Peuples.  Les puissances qui nous combattent ou qui combattent mon Gouvernement, sous prétexte fallacieux de « anti-communisme », cachent en réalité leurs véritables intentions.  Ces puissances européennes ne veulent avoir de sympathies que pour des dirigeants africains qui sont à leur remorque et qui trompent leurs peuples.  Certaines de ces puissances ne conçoivent leur présence au Congo ou en Afrique que dans la mesure où elles savent exploiter au maximum leurs richesses par le truchement de quelques dirigeants corrompus.  Cette politique de corruption, qui consiste à qualifier de communiste tout dirigeant incorruptible et de pro-occidental tout dirigeant traitre à sa patrie, doit être combattue.  

(Patrice Lumumba décrit dans ce discours ce crime commis sur le Congolais pendant 80 années durant)

146.jpg

Nous ne voulons être à la remorque d’aucun bloc.  Si nous ne faisons pas attention, nous risquons de tomber dans un néo-colonialisme qui serait aussi dangereux que le colonialisme que nous venons d’enterrer le 30 juin dernier.  « La manoeuvre des impérialistes consiste à maintenir le système colonial au Congo et à changer seulement d’acteurs comme dans une pièce de théâtre, c’est-à-dire à mettre à la place des colonialistes belges des néo-colonialistes que l’on peut manoeuvrer à volonté. » Voilà ce que veulent les impérialistes si l’on veut obtenir leur bénédiction et leur soutien.  « Comme je l’ai toujours dit, je suis favorable à l’implantation des entreprises belges, américaines, françaises, allemandes, suisses, canadiennes, italiennes, etc.  Mais, ce contre quoi je m’insurgerai toujours c’est contre les manoeuvres malhonnêtes de corruption et de division. »

Nous sommes des Africains et nous voulons le rester.  Nous avons notre philosophie, nos moeurs, nos traditions qui sont aussi nobles que celles des autres nations.  Les abandonner purement et simplement pour embrasser celles d’autres peuples, c’est nous dépersonnaliser.  Notre objectif, celui de tout patriote congolais qui aime sincèrement son pays, doit être de nous unir et de construire notre Nation par l’entente et la concorde nationales.

Notre programme immédiat doit être de mettre en valeur les richesses de notre pays par un effort commun et de créer ainsi une économie nationale qui nous permettra d’améliorer rapidement les conditions de vie de tous les citoyens.  Notre détermination est de contribuer par notre cohésion et notre solidarité à la libération de l’Afrique, terre de nos ancêtres.  Notre volonté, celle de tous les hommes et de toutes les femmes de ce pays, est de faire régner l’ordre et la paix dont chacun de nous a besoin pour vivre heureux et profiter réellement du fruit de l’indépendance.  Si les Congolais se sont unis avant l’Indépendance pour combattre le colonialisme oppresseur, il est un devoir pour eux de s’unir aujourd’hui pour faire face aux ennemis de cette indépendance.  Notre salut réside dans l’union et le travail.  Personne ne peut suffire à lui seul pour construire ce grand Congo.  Les ennemis du pays nous guettent.  Le monde entier nous observe.  Nous devons sauver, sans aucun retard, l’honneur et la réputation de notre vaillant peuple.  « Nous n’avons pas réclamé notre indépendance pour nous disputer, nous entretuer mais uniquement pour construire notre Nation dans l’union, la discipline et le respect de chacun. »

( Kennedy apprend la mort de Lumumba de l’Ambasseur US à L’ONU, Mr Adlai Stevenson )

 

 

C’est pourquoi, je vous adresse ce message, chers compatriotes, et compagnons de lutte, un appel fraternel pour que cessent les guerres fratricides, les luttes intestines et inter-tribuales, les rivalités entre personnes et entre frères.  Nos enfants nous jugerons sévèrement si, par inconscience, nous ne parvenions pas à déjouer les manoeuvres qui profitente de cette querelle pour saboter notre indépendance nationale et freiner le développement économique et social de notre État.  Beaucoup de nations sont prêtes à nous aider, mais pour que cette aide soit efficace, nous devons mettre d’abord de l’ordre dans le pays et créer des conditions favorables pour cette coopération.  Tel est le message d’un homme qui a lutté avec vous pour que ce pays aille toujours de l’avant et qu’il joue effectivement son rôle de porte-drapeau de la libération africaine.

En avant, citoyens, et citoyennes, pour la construction d’un Congo uni, fier et prospère.  Un avenir radieux pointe à l’horizon.  Vive la République du Congo. Source : Patrice Émery Lumumba, en prison peu avant sa mort.

N.B. On peut trouver ce discours sur disque, si ma mémoire est bonne, dans les Archives de la firme italienne dont le nom est ou fut « Italia Canta di Roma ».  C’est sans doute dans les rayons des diffusions de 1964.  Cette interview fut contre-carrée pour qu’elle ne soit pas vendue en grand tirage.  La Belgique et la CIA l’avaient mis à l’index dans les années ’60 jusqu’aux années de la rébellion de l’AFDL sans doute.  C’est un document qui vaut la peine d’être lu et gardé.  En tout cas, pour tout dire, ceci est le dernier discours ou entretien plausible connu de Patrice-Éméry Lumumba avec les journalistes internationaux à quelques jours de sa mort.

Djamba Yohé, Gaston-Marie F.

Djamba Yohé dans Reprojection de la dernière pensée de Patrice Lumumba en prison.

Le Congolais de l’Atlantique Nord, Ottawa, le 27 juin 2010