A Muntu wa Tshitelu

En créant notre Association « Les Amis de Floribert Chebeya », nous voudrions nous prémunir contre les effets immédiats de l’émotion provoquée par son assassinat. Nous voudrions éviter que la chute de l’émotion ne puisse entraîner la fin des démarches entreprises pour que toute la vérité soit faite sur ce crime crapuleux.  Poursuivant sa lutte, nous voudrions, à  travers cet article, apporter encore un peu plus de lumière sur le plan diabolique  des gouvernants actuels de Kinshasa au cœur duquel l’assassinat de Floribert Chebeya s’inscrit.

Rappelons que le qualificatif diabolique vient du mot diable. Et « diable » renvoie au verbe  grec « diabolein » (diabolein) qui signifie séparer, diviser et s’oppose à « symbolein » (symbolein) réunir, ce que fait tout « symbole ». Un autre rappel : l’assassinat de Floribert Chebeya est à situer dans sa lutte pour l’avènement d’un Etat de droit démocratique mais aussi dans son espérance de voir cet Etat advenir à partir de la consolidation des institutions issues des élections de 2006. Son assassinat trahit cette espérance et témoigne de « la dérive autoritaire » dans laquelle certains acteurs opérant au sein de ces institutions ont basculé.

Explicitons. En relisant, à nouveaux frais, le rapport de la FIDH intitulé République Démocratique du Congo. La dérive autoritaire du régime de juillet 2009, nous nous rendons compte que la quête de la synergie des ONG de la société civile congolaise dans l’organisation de la lutte pour le respect de la Constitution a coûté la vie à Floribert Chebeya et à Fidèle Bazana. (Comme si cette constitution n’avait pas été rédigée pour être défendue ! Certains journalistes de Kinshasa commencent même à penser que sa violation relève du pragmatisme politique !)

La crise créée à l’Assemblée nationale par la destitution de Kamerhe après que  ce dernier ait critiqué l’entrée  de l’armée rwandaise sur notre territoire en janvier 2009 a donné lieu à une terrible répression dans les milieux des défenseurs des droits de l’homme. A ce sujet, la FIDH note :  « Les pressions exercées sur les parlementaires se sont accompagnées de graves violations des droits de l’Homme, arrestations et détentions arbitraires, actes de torture et harcèlement judiciaire des membres de la société civile qui prenaient position sur cette crise, mais aussi de journalistes qui couvraient ces évènements. » Tel est le cas des ONG de la société civile ayant organisé une conférence dans les bureaux du RENADHOC le 15 mars 2009. « Cette conférence, précise la FIDH, avait pour objectif d’annoncer la tenue de la marche pacifique, le lendemain, pour dénoncer « le péril pesant sur la nouvelle démocratie suite aux violations de la Constitution et du règlement intérieur de l’Assemblée nationale. »

A la fin de cette conférence, Floribert Chebeya, Dolly Ibefo et Donat Tshikaya, membres d’une synergie des ONG de la société civile congolaise ad hoc seront arrêtés et conduits dans les locaux de l’ANR ; brutalement.  Racontant cet épisode, Floribert Chebeya témoigne : « L’agent roulait à tombeau ouvert, tenant d’une main un revolver qu’il braquait sur les véhicules venant en sens inverse, à la grande stupéfaction des passants terrorisés, rappelant ainsi la classe d’intouchables au-dessus de la loi du temps de Maréchal Mobutu. » (Cette allusion au temps de Mobutu n’est pas fortuite. Le pouvoir des Kabila à Kinshasa est habité par une obsession : imiter Mobutu (en le dépassant ?) pour réussir l’exploit de la durée du règne de sa dictature. Taire toutes les voix dissidentes et discordantes en réprimant et en tuant serait, à en croire les défenseurs des gouvernants actuels, un moyen sûr pour conserver le pouvoir tout en servant les intérêts des parrains.)

Après leur arrestation, Chebeya et ses amis rencontreront le Colonel Mukalay, celui-là même qui a été arrêté juste après son assassinat, sur leur route, à la DRGS (Direction des Renseignements Généraux et des Services Spéciaux de la Police). « D’après leur déclaration, ils ont été tous été menacés et soumis à un interrogatoire mené par le Colonel Daniel Mukalay, notamment sur leurs liens avec le Président de l’Assemblée nationale, Vital Kamerhe. »  Quand Chebeya et ses codétenus sont libérés le 19 mars 2009, il n’y aura aucune charge retenue à leur endroit. Le 24  mars 2009, un membre de COJESKI, reçoit un message anonyme précisant le bien-fondé de ce harcèlement judiciaire. « Nous savons que vous faites partie de ceux-là qui sont soi-disant de la société  civile, une structure politisée qui soutient Vital Kamerhe. Nous allons vous traquer. » (Nous soulignons) Ce harcèlement judiciaire laisse les défenseurs des droits de l’homme démunis, en insécurité permanente, sans aucune protection juridique. Relâchée sans qu’aucune charge soit retenue à son endroit, « en avril 2009, la synergie des ONG (à laquelle appartenait Floribert Chebeya) a déposé une plainte auprès du Procureur général de la République contre l’administrateur général de l’ANR- Monsieur Daruwezi- pour arrestations et détentions arbitraires, mauvais traitements, destruction des locaux et saisie illégale de matériel des trois défenseurs des droits de l’homme. » Cette plainte doit avoir été jetée à la poubelle ; la justice étant elle aussi mise sous tutelle par les gouvernants actuels. (Qu’elle prétende aujourd’hui faire toute la lumière sur l’assassinat de celui qu’elle n’a pas pu protéger hier, nous ne pouvons qu’en douter.)

En publiant son rapport au mois de juillet 2009, la FIDH avait des appréhensions sur la suite de la lutte menée par Floribert Chebeya et ses amis. Elle notait ceci : « Une large palette de mesures-bafouant toutes les libertés garanties par la Constitution et en premier lieu la liberté d’expression- est ainsi utilisée pour museler les défenseurs (des droits de l’Homme), arrestations et détentions arbitraires accompagnées d’actes de torture, harcèlement judiciaire, campagne de dénigrement dans les médias, appels anonymes, intimidations verbales par les forces de sécurité. Si nombreux sont ceux qui continuent quand même leurs activités, expliquant, comme Monsieur Floribert Chebeya qu’ « on ne lutte pas en se cachant », au rythme de la dégradation de leurs conditions de travail, il est là  encore légitime de se demander combien de temps ils vont encore pouvoir continuer à lutter. »

L’une des réponses à cette question légitime est l’assassinat de Floribert Chebeya, la disparation de Fidèle Bazana, les assassinats  ciblés des jeunes au Nord-Kivu, les menaces de mort de certains acteurs politiques et de la société civile, etc.   Une autre réponse est la poursuite de la lutte de « notre ami » contre vents et marées. Elle se poursuit comme si Flory avait légué à « ses amis » ces paroles de l’un des Pères fondateurs de la Bolivie actuelle au bourreau qui allait le décapiter après l’exécution par égorgement de tous ses enfants et de toute sa famille le 15 novembre 1781 : « Vous ne faites que me tuer : mais je reviendrai et je serai des millions. » (J. ZIEGLER, La haine de l’Occident, Paris, Albin Michel, 2008, p. 211. Nous soulignons) Oui. Flory revient et il est déjà des millions de Congolais et des Congolaises décidées à lutter jusqu’à la victoire finale contre la mort et l’accaparement de leur terre-mère par  les réseaux mondiaux de prédation et les nègres de service.  Cette lutte multiforme a besoin d’aller à l’encontre de l’esprit diabolique véhiculé par les gouvernants actuels et leurs parrains. Pour ce faire, ses partisans doivent étudier et comprendre ce qu’est (ou doit être) l’homme, la femme et le jeune congolais en politique.

Quand ailleurs, en Occident, les plaintes au sujet de la dépolitisation du citoyen se multiplient, chez nous, les escadrons de la mort accusent la société civile de se politiser. En dehors du fait que la séparation du monde de la vie ne partis politiques et société civile participe de sa rationalisation pour mieux le comprendre et mieux le gérer, l’Afrique traditionnelle nous interpelle sur cette diabolisation de l’espace public. Face aux questions d’intérêt commun, l’arbre de la palabre africaine rassemblait tout le monde. Elle été le lieu de  la réunion de toute la communauté. Dans notre langue vernaculaire, la palabre était dénommée « masambakanyi » ; le lieu et le moment de « kusambakana », de se mélanger les uns aux autres mettre ensemble. Lieu et moment où la prise de parole par tous et toutes était d’une importance capitale. Car faire face ensemble aux questions qui rassemblent humanise et rend la cité plus humaine. Cela permet son édification collective. Dans la Grèce antique ou en Afrique traditionnelle, « l’homme (ou la femme) est (…) défini comme animal politique, parce qu’en plus de la fonction vocative du cri animal exprimant peine ou plaisir, il est doté d’un langage articulé, susceptible d’énoncer, à partir de la peine et du plaisir, ce qui est juste et injuste, tolérable ou intolérable. L’accès au politique, c’est-à-dire à la vie de la Cité au sens d’espace commun d’engagement pour l’intérêt général, est proposé ici non comme une donnée contingente et relative une culture (…) mais ce qui fait le propre de l’humanisation des animaux parlants que nous sommes, la condition même de notre accès à l’humain. »

Et du point de vue des principes, dans la nation Luba traditionnelle par exemple, il y a de véritable  pouvoir, « le bukalenge », là où celui qui en est le symbole est ouvert aux autres, aux aînés comme aux plus jeunes. Là où le chef (Mukalenge) est le rassembleur. Telle est la signification de cet adage : « Bukalenge budi tshinsangasanga, bakulu bakwate, bakunyi bakwate.» Remarquons quand dans le mot bukalenge, il y a le radical leng et muleengà signifie le beau et le bon. Nous pourrions dire que le Mukalenge peut-être lu comme celui qui rend la cité belle et bonne au travers des « masambakanyi » et d’autres « bisangilu » (réunions). Il n’y a de véritable pouvoir que là où il y a de la réciprocité entre le chef et les membres de sa communauté. Cela est rendu par ce dicton : « Mukalenge wa bantu, bantu wa Mukalenge ». (Et dans cette réciprocité, un tiers intervient. Un Autrui auquel appartient les bantu dont le Mukalenge est la sentinelle. Cet Autrui est dit Bende. Les bantu dont le Mukalenge est la sentinelle sont les bantu ba Bende.) Etonnant ! Dans la gestion principielle du pouvoir dans la nation luba traditionnelle, il y avait un recours permanent aux adages et dictons où les verbes et mots kusamba-kana (se mélanger, se mettre ensemble en partant d’un lieu vers un autre), kusang-ila (se mettre ensemble en répondant à un appel), bisangilu (réunions)…qui mettent l’accent sur le rassemblement, la réunion de tous les membres de la communauté et non sur leur division.

Où sommes-nous allés copier cette vision diabolique du pouvoir politique enseignant que seuls ceux et celles qui ont accès à la mangeoire « joséphiste » chez nous peuvent parler au nom de la nation tout entière et casser tout effort de lutte en synergie ? Peut-être des réseaux interconnectés de prédation. Recourant au travail en réseau, ils en connaissent l’efficacité. Ils travaillent à faire des défenseurs de droits de l’Homme chez nous des simples caisses de résonnance de la rhétorique hypocrite d’un Occident capitaliste défenseur des « valeurs universelles » sans aucune emprise sur le réel. Cela moyennant un certain financement. Aller au-delà de ce travail classique pour un travail unificateur et en réseau coûte la vie. (Flory a payé ce prix.) Cela crée une synergie capable d’exorciser les cœurs et les esprits ensorcelés par l’esprit diabolique triomphant là où règnent les divisions et les séparations de toutes sortes. Les minorités d’acteurs-créateurs, les ascètes du provisoire et les autres veilleurs-protecteurs de la mémoire historique de nos populations doivent avoir compris cela. D’où leur effort de travail en réseau et en synergie. Notre devenir commun en dépend.

Peut-être aussi le devenir commun d’un Congo multinational au travers de ses fédérations…

J.-P. Mbelu