La lettre de Joseph Kabila adressée notamment aux présidents de l’Assemblée nationale et du Sénat sera sans aucun doute au centre des conversations lors de la rentrée parlementaire. Le «raïs» demande – enjoint ? – aux illustres destinataires de «relayer», dans leur secteur respectif, la lutte pour «la restauration des valeurs positives» et «la bonne gouvernance». Certains parlementaires, tant de l’opposition que de la majorité, accusent le numéro un Congolais d’être «l’incarnation» des «antivaleurs» qu’il fustige dans sa missive. Ambiance. Kinshasa, capitale de la RDCongo et siège des institutions nationales! «La lettre du chef de l’Etat est un chef d’œuvre de démagogie politicienne, lance un député étiqueté AMP (Alliance pour la majorité présidentielle) joint ce week-end au téléphone à Kinshasa. La lutte contre la corruption ne doit pas se limiter à couper des têtes. Il faut surtout qu’il y ait des dossiers établissant la matérialité des faits en vue d’engager des poursuites judiciaires. Le Parlement a toujours accompli sa mission de contrôleur de l’action du gouvernement et des entreprises publiques. Nous espérons que le président de la République ne demande pas au Pouvoir législatif de se substituer aux Cours et tribunaux pour engager des poursuites après les séances d’interpellation des membres du gouvernement et autres mandataires publics». Les réactions Ouvrons la parenthèse ici pour signaler que le Premier ministre Adolphe Muzito a reçu samedi 22 août une délégation de l’Intersyndicale de la Fonction publique. Il a annoncé à ses interlocuteurs que le gouvernement se propose de mettre sur pied «une commission chargée d’examiner tous les cas d’irrégularités signalées dans les récentes ordonnances portant mouvement du personnel de l’Etat ». Les ordonnances présidentielles concernant le secteur de la justice ne sont pas non plus exemptes d’irrégularités. Joseph Kabila et son entourage ont-ils confondu vitesse et précipitation ? Fermons la parenthèse. Les réactions fusent au sujet de cette missive. «La lettre du président de la République heurte le principe de séparation des Pouvoirs», commente un député de l’opposition. Séparation des pouvoirs signifie-t-elle une interdiction de toute forme de collaboration entre les trois Pouvoirs ? «Collaboration entre les Pouvoirs, d’accord. Il reste que le chef de l’Etat s’est trompé de destinataire de sa lettre. Il devait s’adresser uniquement au gouvernement et non au Parlement». Il faut dire que des parlementaires tant de la majorité que de l’opposition clament en chœurs que les deux Chambres s’acquittent «comme il se doit» de leurs missions de législateur et de contrôleur de l’action du gouvernement et des entreprises publiques. «L’Assemblée nationale a interpellé plusieurs membres du gouvernement», explique un sénateur AMP, «très critique». Celui-ci de citer le cas de l’ancien ministre d’Etat Norbert Nkulu Mitumba Kilombo qui n’aurait échappé, selon lui, à un vote de défiance, en octobre 2007, que «moyennant une corruption active». Qui avait corrompu qui ? «Le comble de cette corruption est que la majorité s’est crue obligée de soudoyer ses propres députés», enchaîne un député de l’opposition. Celui-ci d’ajouter : «L’Assemblée nationale a diligenté plusieurs commissions d’enquête. Des recommandations ont été transmises au gouvernement. Le président de la République a chaque fois reçu copie de ces avis.» Et alors ? «Le gouvernement n’a jamais réagi.» Le même son de cloche est entendu dans les milieux du Sénat. «Le sénat a diligenté plusieurs enquêtes, fait remarquer un sénateur «indépendant». C’est le cas notamment de la Commission parlementaire chargé d’investiguer sur le secteur minier. Le Premier ministre Antoine Gizenga n’a jamais donné suite au rapport lui adressé. Son successeur Adolphe Muzito mêmement. C’est à l’Exécutif qu’incombe la charge de saisir la justice. Il ne faudrait pas qu’on renverse les rôles…». Va-t-on assister à des empoignades «Parlement-Présidence de la République» sur la lettre présidentielle ? Que dit la loi? Le premier et le deuxième alinéa de l’article 77 de la Constitution de la RD Congo stipulent : «Le président de la République adresse des messages à la Nation. Il communique avec les chambres du Parlement par des messages qu’il lit ou fait lire et qui ne donnent lieu à aucun débat.» Selon cet entendement, la correspondance du «raïs» n’appèlent guère de joutes oratoires. Kabila, qui n’a jamais fait mystère de son mépris pour le «bla-bla juridico-constitutionnel» pourra-t-il se satisfaire d’une telle issue ? Kabila et la «lutte» contre la corruption Ce n’est pas la première fois que l’actuel chef d’Etat congolais clame sa «détermination» à lutter contre la mauvaise gouvernance. Un coup d’œil rétrospectif montre bien que le «raïs» n’est jamais allé jusqu’au bout de cette profession de foi en traduisant les personnes suspectées devant les juridictions compétences. Quelques faits illustrent ce constat. En 2002, un panel d’experts de l’Onu publie les conclusions de leurs investigations sur le pillage des ressources de la RD Congo. Plusieurs personnalités proches du chef de l’Etat sont nommément cités. C’est le cas notamment de : Jean-Charles Okoto (Miba), Augustin Katumba Mwanke (ministre délégué à la Présidence), Jeannot Mwenze Kongolo (ministre de la Sécurité et Ordre public), Didier Kazadi Nyembwe (ANR), Mawampanga Mwana Nanga (ancien ministre des Finances), Denis Kalume Numbi (ministre du Plan et Reconstruction). Interrogé sur ce rapport par le quotidien «Le Soir» daté 9 décembre 2002, Kabila répond : «Nous avons suspendu les personnalités qui étaient citées dans le rapport. Maintenant, c’est à la justice qu’il appartient d’agir. (…). Le procureur général de la République se trouve en ce moment à Bruxelles (…).» A Bruxelles, le procureur général de la République d’alors, Luhonge Kabinda Ngoy, conclut son enquête, rédigé fin mars 2003, en ces termes : «L’enquête a révélé que la majorité des contrats accordés en vue de l’exploitation des minerais n’est pas suspecte.» Kabila s’en est servi comme d’un alibi. Aucune poursuite judiciaire n’a été engagée à l’encontre de ces personnalités. Bien au contraire. Elu député national sous le label du parti présidentiel, Okoto a été nommé récemment au poste d’ambassadeur de la RD Congo à Kampala, en Ouganda. Katumba est le tout-puissant secrétaire exécutif du parti présidentiel et le «bras droit financier» du «raïs» ; Mwenze continue sa «traversée de la savane» sans doute pour «indiscipline». Mawampanga occupe toujours ses fonctions d’ambassadeur au Zimbabwe. Kazadi, un vieux compagnon de LD Kabila, reste un homme de l’ombre. Des mauvaises langues allèguent qu’il exercerait encore une influence certaine sur les services des renseignements. Kalume, lui, a été promu président de la Commission chargée d’organiser les festivités commémoratives du 50ème anniversaire de l’indépendance. Expression de volonté politique ou simple frime ? En date du 19 mai 2004, c’est-à-dire une année après l’installation des institutions de transition, «Joseph» adressait une lettre aux quatre vices-présidents de la République. «La préservation des valeurs éthiques et le triomphe des valeurs démocratiques doivent nous interpeller, écrivait-il, (…). Des rapports des organisations internationales, les éditoriaux des journaux nationaux, les plaintes des Eglises, les rapports de toutes les couches de notre population, font état de la persistance, sinon de la résurgence de la corruption, de la concussion et du détournement des deniers publics dans tous les secteurs de la vie nationale. (…).» Kabila d’inviter les vices-présidents à réactiver «la lutte contre la corruption, le détournement des deniers publics et la concussion» et de souligner qu’«en attendant l’effectivité de la Commission de l’Ethique et de la lutte contre la corruption, tous les services de l’Etat doivent faire de la lutte contre la corruption une priorité majeure (…)». Devrait-on conclure que pour le numéro un Congolais, la corruption peut être éradiquée par quelques incantations. Il suffit, pour ce faire, de légiférer et de mettre en place une «Commission de l’éthique». Au cours de ce mois de mai 2004, cinq ministres sont évincés du gouvernement. Ils sont accusés de corruption par la Présidence de la République. Il s’agit de : José Endundo (Travaux publics et Infrastructures), Eugène Diomi Ndongala (Mines), Jean-Pierre Ondekane (Défense nationale et Anciens combattants, Gustave Tabezi (Fonction publique) et Joseph Mudumbi (Portefeuille). «L’initiative présidentielle, écrivait le quotidien kinois «Le Potentiel», a suscité cependant quelques interrogations au palais du peuple, où l’on s’interrogeait encore hier sur ce qui fallait en penser. S’il s’agit d’une frime, d’une réelle volonté d’extirper un mal qui continue de gêner aux entournures toute évolution positive ou d’une stratégie du chef de l’Etat visant à se donner un beau rôle afin d’avoir la conscience tranquille ?» Pour l’anecdote, Endundo est actuellement ministre de l’Environnement sous le label AMP. La lutte contre la corruption prônée par Kabila ne serait que de la frime. A preuve, en juin 2005, Christophe Lutundula Apala remet le rapport de la Commission qui porte son nom entre les mains du président de l’Assemblée nationale d’alors, l’ex-MLC Olivier Kamitatu Etshu. L’opinion attendra en vain l’organisation d’un débat en séance plénière sur ce travail parlementaire qui a mis à nu des contrats miniers conclu dans l’opacité la plus absolue. Au détriment de l’Etat congolais. Un homme est particulièrement pointé du doigt : Augustin Katumba Mwanke. L’arrivée du MLC Thomas Luhaka Losendjola, à la tête de la Chambre basse n’est d’aucun secours. Pas un mot sur l’examen en plénière de ce document. «Rapport oui, rapport officiel non, puisqu’il n’a pas été adopté par l’Assemblée nationale». C’est la réponse donnée par Joseph Kabila à l’hebdomadaire «Jeune Afrique» qui l’interrogeait à ce sujet. (voir J.A. du 9-15 avril 2006). Suite aux pressions exercées notamment par des ONG, le Bureau de l’Assemblée a fini par distribuer le rapport aux députés.. Le Potentiel daté 25 février 2006 d’écrire : «Que déduire de ce rapport, sinon que la maffia a poussé des tentacules au sein du pouvoir venu de Sun City comme ce fut le cas sous le régime Afdl de M’zee LD Kabila. Aussi est-il urgent que les élections transparentes arrêtent le cours de la présente transition. Au-delà, la justice pourrait alors s’occuper de tous les délinquants, nationaux et étrangers.» « La fin de la recréation » «Je vous annonce la fin de la recréation», déclarait Joseph Kabila dans son allocution d’investiture le 6 décembre 2006. «L’impunité est totale», note l’hebdomadaire français «le Nouvel Observateur» en mars 2007. Ajoutant : «Corruption et prédation pratiquées en symbiose par la classe politique et des entreprises étrangères, étaient deux piliers du système mobutiste. Elles fleurissent toujours.» Trois années après les consultations politiques de 2006, le «raïs» reconnaît que la corruption n’a pas été «suffisamment combattue» depuis 2001, l’année de son accession au pouvoir. Dans une interview accordée au quotidien «Le Soir» daté 9-10 mai 2009, il annonce la nomination «bientôt», au cabinet présidentiel, d’un «conseiller spécial en charge de la bonne gouvernance, de la lutte contre la corruption.» «Sa nomination, explique-t-il, fera partie des changements que je compte opérer d’ici le mois de juin. (…).» Trois mois après, le poste en question est toujours vacant.. Questions : Quelle mouche a pu piquer Joseph Kabila pour déclencher une pseudo-opération «mains propres» dès le mois de juillet? A-t-il subi des pressions de la part de certaines puissances étrangères? Que se cache-t-il derrière cette «fièvre anti-corruption»? Dans une Déclaration diffusée le 10 juillet dernier sous le titre « La justice grandit une nation», la Conférence épiscopale du Congo déclarait notamment : «Malgré les engagements pris par le gouvernement, nous ne voyons pas une détermination réelle des acteurs politiques de concevoir et de faire fonctionner un mécanisme et des modalités cohérents de prévention et de répression des actes de corruption.» Rendez-vous est pris à la rentrée parlementaire le 15 septembre. Baudouin Amba Wetshi