Quand nos journalistes rendent comptent de ce qui se passe chez nous, il arrive que leurs chroniques ne posent pas les questions de fond  liées à l’occupation de notre espace vital par ceux qui, jusqu’à ce jour, sont « des amis » des escadrons de la mort de Paul Kagame. Qu’est-ce qui expliquerait le fait qu’après avoir formé et armé « ces tueurs Tutsi » qui ne cessent de semer la mort chez nous, les Etats-Unis décident, tout à coup, à partir d’Africom, de former les militaires Congolais ? Est-ce pour contribuer à la sécurité de notre espace vital ou garantir leurs intérêts platement économiques ? Où est-ce que, à travers leur histoire, les Etats-Unis, ont déjà participé à la promotion de la sécurité d’un peuple souverain ? La réponse classique à cette dernière question est : le plan Marshall.  Mais sur cette réponse, les avis divergent. Plusieurs analystes politiques occidentaux estiment que ce plan « s’inscrivait dans l’effort pour faire basculer l’Europe d’une économie fondée sur le charbon à une économie fondée sur le pétrole et rendre les pays européens plus dépendants des Etats-Unis. » Et Noam Chomsky ajoute : « L’aide du plan  Marshall à la France a juste couvert les coûts de son effort  pour reconquérir l’Indochine. Donc, le contribuable américain n’a pas reconstruit la France. Il a payé les Français afin qu’ils achètent des armes américaines pour écraser les Indochinois. Et il a payé les Pays-Bas pour qu’ils écrasent le mouvement  indépendantiste en Indonésie. » (N. CHOMSKY, La doctrine des bonnes intentions, Paris, Fayard, 2006, p. 66-67) Pourquoi, les USA, grand soutien à Kagame hier, prétendent-t-ils travailler à sécuriser  le Congo ? Ont-ils renoncé à leur projet farfelu de lutter contre le terrorisme au Darfour ? Ne seraient-ils pas fondamentalement guidés par certains de leurs principes hégémoniques consignés dans leurs archives ? Il nous semble que oui. Noam Chomsky  rend compte de ces principes quand citant Zbigniew Brzezinski, le conseiller à la Sécurité nationale de Jimmy Carter, il note : « Les trois grands impératifs géostratégiques » des Etats-Unis : éviter les collusions entre vassaux et les maintenir dans l’état de dépendance que justifie leur  sécurité ; cultiver la docilité des sujets protégés ; empêcher les barbares de former des alliances offensives. » (Ibidem, p. 61). Pour comprendre ce que les Américains font aujourd’hui, il est important d’examiner leur histoire. Surtout pour nous dont l’imaginaire dominé est par l’idée des USA en tant qu’  « une grande puissance généreuse » du monde ! Il est aussi important d’examiner leur vécu quotidien, leur aujourd’hui. Après Une guerre à 3000 milliards de dollars (2008), le Prix Nobel (américain) d’économie, Joseph Stiglitz, vient de publier  Le triomphe de la cupidité, un livre très éclairant sur l’état actuel des USA. Dans ce livre où il examine les tenants et les aboutissants de la crise  financière actuelle, Joseph Stiglitz affirme, sans ambages, que le capitalisme à l’américaine a échoué et qu’un grand fossé s’est creusé entre les ploutocrates (très influents dans les décisions politiques prises par l’Etat) et les peuples Américains ; que la confiance n’existe plus entre ces deux classes sociales. Cette thèse vient d’être corroborée par le Président (dans un article publié par l’AFP ce matin de jeudi 11 mars 2011). Barack Obama soutient que de plus en plus d’Américains ne croient plus dans l’Etat. Pour sa part, Joseph Stiglitz écrit ce qui suit : « La conjonction du modèle individualiste et du fanatisme du marché a changé non seulement l’image que les gens avaient d’eux-mêmes et leurs préférences, mais aussi entre eux. Dans un monde d’individualisme acharné, la collectivité n’est guère utile et la confiance ne sert à rien. » (p.457)  A son avis, « la crise financière a révélé et accéléré l’érosion de la confiance. Nous avons traité la confiance comme si elle allait de soi : résultat : elle est réduite. » (p.458) Joseph Stiglitz constate que son pays s’est enfoncé dans le court-termisme au nom du marché. La cupidité l’a emporté sur la responsabilité morale. « Nous nous sommes éloignés d’un meilleur équilibre entre l’individu et la collectivité (notamment l’Etat), entre  le rôle du marché et celui de l’Etat, et nous sommes passés de relations personnelles fondées sur la confiance à des relations « de marché » appuyées sur les procédures judiciaires. » (p.462)  Ce Prix Nobel de l’économie accuse son pays de manquer de vision. Il pense que « pour réussir à long terme, il faut une pensée à long terme -une vision-, mais aujourd’hui nous avons structuré les marchés selon des modalités qui encouragent l’orientation diamétralement opposée, et nous avons dissuadé l’Etat de combler le vide. » (p.462) Chez l’oncle Sam, tout est dicté par le gain facile et rapide de l’argent ; le vide moral et éthique s’en ressent. « Puisque gagner de l’argent est la fin de la vie, il n’y a aucune limite au comportement acceptable. » (p.442). Comment les USA considérés comme la plus grande puissance économique et militaire du monde  en sont-ils arrivés là ? Relisons le discours d’adieu à la nation tenue par le président Eisenhower le 17 janvier 1961 (date de la mort de Patrice Emery Lumumba) : « Cette conjonction d’un immense establishment militaire et d’une grande industrie d’armement est nouvelle dans l’expérience américaine. Son influence est totale -économique, politique et même spirituelle- est ressentie dans toutes les villes, tous les parlements des Etats, tous les services de l’Etat fédéral. Néanmoins, ses graves conséquences ne doivent pas nous échapper. Notre travail, nos ressources, nos moyens d’existence sont concernés ; donc la structure même de notre société. » Cette mise en garde du président Eisenhower n’a jamais été entendue. Et «  depuis  un demi-siècle, ce complexe (militaro-industriel) s’est élargi : les intérêts particuliers qui déterminent la politique économique et sociale américaine comprennent aussi la finance, les produits pharmaceutiques, le pétrole et le charbon. Leur influence politique rend pratiquement impossible toute action publique rationnelle. » (p.464) D’où les USA sont-ils condamnés (pour combien de temps encore ?) à naviguer à vue. Et c’est à ce pays naviguant à vue que nous confions la formation de nos militaires pour nous sécuriser ! Il y a ici quelque chose qui ne va pas. C’est-à-dire que les vassaux des navigateurs à vue que sont les gouvernants de l’Afrique des Grands Lacs aujourd’hui, individualistes jusque dans la moelle épinière, veulent perpétuer la dépendance de nos populations à l’endroit de « leurs maîtres » sans que ces populations aient suffisamment de connaissance sur l’identité de ces « maîtres » et des lobbies qu’ils servent. Il y a là un problème d’ignorance entretenue à dessein pour que ces vassaux règnent éternellement sur nos populations et que l’empire de « leurs maîtres » s’étende partout en Afrique des Grands Lacs. Les oppositions théâtrales entre ces vassaux fait partie du décor. Il y a aussi là une lutte à gagner : débarrasser l’Afrique des Grands Lacs des vassaux des navigateurs à vue, « ivres de la force » (Lire N. CHOMSKY, L’ivresse de la force. Entretiens avec David Barsamian, Paris, Fayard, 2008). Cette lutte mérite d’être menée sur fond d’un panafricanisme new look. C’est-à-dire un panafricanisme allant au-delà de l’instrumentalisation des ethnies et des tribus par « les ivrognes de la force » pour un soutien mutuel entre toutes les forces du changement de l’Afrique des Grands Lacs en particulier et de toute l’Afrique en général. (A ce point nommé, l’amalgame serait par exemple de faire de tous les Tutsis des extrémistes décriés par Charles Onana, de tous les Hutu des FDLR génocidaires, de tous les Congolais des collabos !) Il nous semble que la lutte menée par les Nkrumah et les Lumumba doit être  reprise à nouveaux frais. L’avenir de l’Afrique en dépend. Dans ce contexte, il serait par exemple envisageable que les forces du changement du Congo (RD) soutiennent la lutte que mènent Victoire Ingabire et ses alliés au Rwanda ; qu’elles en répercutent les échos. Un début de changement positif en politique au Rwanda peut avoir des incidences positives chez nous. Et vice-versa. Une autre Afrique naîtra de l’Union réfléchie, juste et équitable entre ses fils et ses filles et non des marchés des dupes entretenus par les vendeurs d’armes, « les petites mains » des trans et multinationales, chercheuses d’or, de cassitérite et de coltan pour moins qu’un sous et les autres charognards faisant de l’argent en dépeçant les cadavres de nos populations. Celles-ci doivent être éduquées, formées et informées. Elles doivent connaître la nature et l’identité de ces vampires décriés par leurs peuples. Pour tout prendre, disons que  les soldats Américains ne vont pas former les nôtres. Ils sont là pour appliquer les principes de la géostratégie américaine de toujours  et servir les intérêts de leurs lobbies financiers et militaro-industriels. Un point. Comprendre cela, c’est travailler à la renaissance du panafricanisme en dépassant les barrières créées artificiellement par « les ivrognes de la force » et « les idolâtres de l’argent ». Ce n’est pas facile. Cela prendra du temps. J.-P. Mbelu