Depuis « la guerre de libération de l’AFDL », le sang des filles et des fils de notre peuple coule chez nous. Le viol et le vol sont devenus des véritables armes de guerre. Nos populations, dans leur immense majorité, aspirent à la paix. Celle-ci tarde à s’établir sur toute l’étendue de notre territoire. Pourquoi ? Pourquoi après les élections dites libres, transparentes et démocratiques de 2006, le sang coule-t-il encore chez nous ? Pourquoi, plusieurs compatriotes reprennent-ils les armes contre leurs frères et sœurs  et contre le pouvoir de Kinshasa ? Pourquoi n’attendent-ils pas 2011 pour qu’ils accèdent démocratiquement au pouvoir afin qu’ils réussissent à se faire entendre au sein des institutions légales et légitimes ? Sont-ils tous « des terroristes » et des bandits de grand chemin dont parle le pouvoir de Kinshasa ? Cependant ce discours moralisateur ne semble pas poser la question  de l’usage que les gouvernants actuels font de ces institutions chez nous. Face à cette situation de guerre permanente chez nous, certains d’entre nous optent pour un discours moralisateur. Appelant la paix de tous leurs vœux, ils trouvent qu’il est aujourd’hui irresponsable que des fils et filles de notre peuple ne comprennent pas que prendre les armes ne résout pas la question de la reconstruction de notre pays. Au lieu de ce recours aux armes, ils feraient mieux de lutter démocratiquement pour rejoindre les institutions républicaines et participer à l’édification d’un autre Congo. La question épineuse et essentielle que ce discours moralisateur ne semble pas poser est celle de l’usage que les gouvernants actuels font de ces institutions chez nous. Carriéristes politiques et nouveaux venus dans l’arène politique congolaise ont fait bloc avec des maffieux économiques mondiaux pour une gestion patrimonialiste de la chose publique congolaise. Pour éviter d’être comptables devant nos populations, ils participent de la mise en place des institutions parallèles aux institutions officielles. Ils évoluent au sein d’un système de prédation ayant une grande capacité de neutralisation des énergies novatrices. Aussi, le discours moralisateur  perd-il de vue que ce qui se passe chez nous a des liens avec les méthodes auxquelles recourent les capitalistes du désastre. Faisant fi de toute morale, ils affirment que « la démocratie est au bout de la kalachnikov » ; contrairement à leur rhétorique officielle. Qu’il soit partagé ou pas, ce discours moralisateur comptent beaucoup d’adeptes chez nous. Mais il n’est pas le seul à être tenu dans l’espace vital congolais. D’autres compatriotes soutiennent que l’AFDL ayant été « le cheval de Troie » dont ce sont servis les pouvoirs néocoloniaux pour occuper notre pays et exploiter nos richesses du sol et du sous-sol à moindres frais par le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi interposés, le Congo ne pourra vivre en paix que le jour où il réussira à se débarrasser « des occupants » représentés au somment de l’Etat par Joseph Kabila. Plusieurs compatriotes impliqués dans la guerre  de Mbandaka, du Nord et du Sud-Kivu ainsi que leurs soutiens partagent ce point de vue. Pour eux, le processus démocratique de 2006 n’a rien changé à cet état des choses. Parmi ces compatriotes, il y en a qui ont participé aux institutions mises en place depuis 2006. Ils disent les avoir désertées parce que la cause de la démocratie n’y est pas servie. De nos sources au Sud-Kivu, nous apprenions par exemple que le « raïs » sollicitant la libération des membres de la CICR  par leurs ravisseurs Maï Maï aurait appris, à ses dépens, que ces derniers ne lui faisaient pas confiance. Les Maï Maï auraient formulé certaines revendications avant de s’exécuter : « Renvoyer les militaires Rwandais présents dans les FARDC chez eux ; renvoyer les Hutu chez eux pour couper l’herbe sous les pieds de Kagame ; démocratiser le pays. »  Répondant à ces revendications, « le raïs » aurait proposé une rencontre entre ces compatriotes, le pouvoir de Kinshasa et les compatriotes ayant pris l’aéroport de Mbandaka le week-end de Pâques.  Ses interlocuteurs lui auraient opposé un refus cinglant arguant que Joseph Kabila n’est pas crédible, qu’il ne respecte aucun accord et n’est pas un garant de la paix pour la RD Congo. Disons qu’en marge du discours politique officiel débité par Lambert Mende, il y aurait bien des choses qui se passent dans les coulisses (à partir des structures parallèles). Selon les informations recueillies de nos sources au Sud-Kivu, il est possible que la situation se dégrade davantage. Pour ce deuxième groupe de compatriotes, faire la guerre contre « les libérateurs du 17 mai 1997 » et leurs alliés relève donc de la légitime défense. Cette vision est partagée par certaines associations et formations politiques congolaises du pays et de la diaspora. En plus de ces deux discours, il y a un troisième : celui de ceux et celles qui se servent de la guerre pour provoquer des négociations politiques et/ou avoir accès aux biens matériels (construire des villas, des hôtels, des 4X4, etc.) Le passage de certains partisans de l’un ou l’autre de ces discours dans « le camp ennemi » est un phénomène fréquent chez nous. Les noyaux purs et durs de ces discours existent. A les entendre, ils sont disposés à aller jusqu’au sacrifice suprême pour que la terre de leurs ancêtres leur reviennent ; qu’ils en soient les premiers propriétaires et les bénéficiaires privilégiés. Pour tout prendre, disons que cet article revient sur certains lieux communs pour fixer certains esprits sur ce qui se passe chez nous. Il est établi aujourd’hui que les violons ne s’accordent pas sur la lecture des faits depuis la guerre de l’AFDL de 1996 jusqu’à ce jour.  Si une large majorité de nos populations aspire à la paix, toutes les filles et fils de notre peuple ne croient pas à son avènement par le processus démocratique débuté depuis 2005-2006. Leur analyse des faits et du fonctionnement des institutions issues de ce processus (avec les acteurs qui les animent) les poussent à essayer d’autres voies. Certains parmi eux ont perdu toute confiance dans la capacité des gouvernants actuels à conduire le Congo vers un bonheur collectif partagé. On a beau leur rappeler que la démocratie s’apprend à partir des institutions issues du processus démocratique, ils sont devenus incrédules. Tenir compte de ce point de vue, c’est peut-être  aussi reconnaître que le processus de 2005-2006 est passé à côté des objectifs assignés à la transition l’ayant précédé : la commission (Justice) Vérité et Réconciliation n’a pas fonctionné comme il se devait ; notre pays ne s’est pas doté d’une armée disciplinée et républicaine ; la sécurité n’a pas été retrouvée sur toute l’étendue de notre territoire. D’une certaine manière, la troisième République est née avec des défauts de fabrications. Elle risque d’en porter les marques et d’en payer le prix pendant longtemps si le discours officiel gomme l’analyse des faits et reste sourd aux appels des uns et des autres. Ou plutôt si un leadership collectif visionnaire n’arrive pas à rompre avec la navigation à vue, l’autosatisfaction caractérisant les gouvernants actuels et le marionnettisme dans lesquels notre pays ne cesse de s’enfoncer. J.-P. Mbelu