Une vue de la population du Nord-Kivu fuyant les zones de combat. Photo d’archives

Dans un rapport publié lundi 14 décembre, l’organisation non gouvernementale américaine «Human Right Watch» (HRW) rapporte que 1.400 civils ont été tués dans les provinces du Kivu lors des opérations d’invasions  rwandaises masquées dites de «traque» des miliciens hutus rwandais des FDLR. L’organisation accuse tant les forces gouvernementales que les combattants des Forces démocratiques pour la libération du Rwanda. Elle demande aux autorités congolaises et à la Monuc respectivement le limogeage des responsables de ces tueries et la cessation de tout appui à ces opérations.

Depuis la signature de l’accord secret Kabila-Kagame, fin décembre 2008, suivie par la mise hors jeu de Laurent Nkunda et l’intégration précipitée des anciens combattants du CNDP dans les rangs des FARDC, la situation administrative autant que sécuritaire dans les deux provinces du Kivu ne cesse de se détériorer. Les opérations militaires, elles, s’y déroulent dans une totale opacité. Les récents «coups de gueule» de quelques députés nationaux du Kivu n’ont pas réussi à sortir le «raïs» de son impassible indifférence.

Lors de son discours sur l’état de la nation devant les deux Chambres du Parlement réunies en Congrès, lundi 7 décembre, Joseph Kabila a affiché un optimisme frisant l’indécence. «Je suis heureux de rapporter une série de bonnes nouvelles», a-t-il répété en parlant du Kivu. Il a épinglé en guise de «preuves» ce qu’il a appelé «les résultats positifs» enregistrés par les FARDC dans le cadre de «l’opération «Kimia II» contre les FDLR». «Sanglante normalisation» Cette association de défense des droits de l’Homme Human Rights Watch est loin de partager cette euphorie kabiliste. Selon elle, les paisibles populations du Kivu ont payé un lourd tribut. En cause, 1.400 civils ont été occis au cours des ces opérations militaires. Après investigation, les activistes de cette organisation ont conclu que « l’armée et les miliciens hutus ont abattu des civils en fuite» et que «certains ont été tués chez eux, dans des incendies». En attendant d’y voir clair HRW demande à la Mission de l’Onu au Congo (Monuc) de «cesser son appui aux opérations militaires». L’organisation recommande par ailleurs la destitution des «chefs» responsables de ces abus. Dans son allocution, Joseph Kabila annonçait que «les camps des personnes déplacées ont commencé à se vider» avant de conclure : «Plus qu’à aucun autre moment, nous sommes donc sur la voie de la normalisation dans l’Est de notre pays !» Une normalisation pour la moins sanglante au cas où les informations de HRW se confirmaient. Lundi 14 décembre, le site de radio Okapi a fait état de plusieurs attaques attribuées aux FDLR à une centaine de kilomètres de Walikale-centre. Ces raids ont poussé les habitants de 11 localités à prendre la fuite augmentant ainsi le nombre des déplacés. Cette information vient mettre un bémol à l’autosatisfaction du «raïs» «Nettoyage ethnique» Le vendredi 20 novembre dernier, des sources onusiennes faisaient état de l’arrivée clandestine dans les territoires Masisi et Rutshuru des «réfugiés congolais» en provenance du Rwanda. Ce mouvement migratoire a commencé depuis le mois de juillet. Depuis cette annonce, les autorités provinciales autant que nationales n’ont pas encore jugé utile d’ouvrir une enquête afin d’identifier les nouveaux arrivants et surtout connaître le sort réservé aux populations autochtones des localités en cours d’occupation? A l’Assemblée nationale, les députés originaires des provinces du Kivu sont loin de partager l’enthousiasme du «raïs» sur le déroulement des opérations de traque contre les FDLR. Ils l’ont fait savoir au cours de la séance plénière du mercredi 18 novembre en émettant s les «plus sérieuses réserves» sur l’efficacité de l’opération «Kimia II». Dans une motion incidentielle datée 6 octobre, le député Bakungu Mythondeke, parlant au nom de ses collègues, n’avait pas manqué de relever que les opérations militaires dans la partie orientale du pays, «au lieu d’être une solution aux malheurs de nos populations, celles-ci paraissent comme un complot pur et simple pour l’occupation lente mais sure des provinces du Nord Kivu et du Sud Kivu (…) ». Et d’ajouter que «depuis le lancement des ces opérations conjointes FARDC-Armée rwandaise, la situation sécuritaire s’est dégradée au Nord Kivu et au Sud Kivu qui sont devenus des oasis pour tous les criminels de la Région des Grands Lacs». Le parlementaire de balayer d’un revers de la main les informations débitées par des «médias publics» selon lesquelles «la paix est revenue au Kivu». Et de citer plusieurs localités dont les habitants sont portés disparus. L’inquiétant mutisme des gouvernants Dans une lettre datée dimanche 12 décembre, un religieux du Diocèse de Butembo-Beni, qui a requis l’anonymat, semble confirmer les inquiétudes de HRW. Dans sa correspondance, le curé décrit la situation vécue au quotidien dans cette partie du Nord Kivu : «Pour avoir une idée de la situation difficile que nous traversons, lisez la lettre du 4 novembre 2009 que nous tous, membres du clergé du Diocèse de Butembo-Beni avons adressée aux hommes de bonne volonté, écrit-il en liminaire. En fait, la situation socio-sécuritaire sur toute l’étendue de notre diocèse est très préoccupante. Depuis plus de six mois, on observe, en milieu rural, des attaques perpétrées sur des paisibles citoyens par des hommes en uniforme militaire et en armes. Des maisons sont incendiées, des personnes tuées. Tout va mal.» Et de poursuivre : « En milieu urbain, on enregistre de l’insécurité nocturne, des assassinats, des vols en mains armées, des viols des femmes, etc. Presque partout, c’est-à-dire en ville comme en campagne, resurgit la pratique des ‘’coupeurs de route’’. Ce qui est surprenant ce que les malfrats opèrent sans se faire inquiéter. De fois, ils opèrent en plein jour ou vers 19h00 du soir pendant que la circulation est encore intense dans les villes comme dans les villages. Mais aucun d’eux n’a jamais été appréhendé par les services compétents.» Après avoir relever que la population, abandonnée à son triste sort, «vit dans la panique et la désolation», le religieux de stigmatiser le mutisme des autorités politico-administratives tant provinciales que nationales. «Un silence troublant», fait-il remarquer en guise de conclusion. Question : Qu’attend le Parlement congolais pour depêcher une commission d’enquête dans cette partie du pays afin de constater de visu ce qui s’y passe? Baudouin Amba Wetshi © Congoindépendant 2003-2009