Le 4 février 2010, Joseph Kabila a tenu un discours remerciant et félicitant nos compatriotes pour les sacrifices consentis par nos populations afin que notre pays réponde aux attentes du Fonds monétaire international et que notre dette extérieure soit annulée à 90%. « Je tiens (…), a-t-il dit,  à rendre un hommage mérité et à adresser toutes mes félicitations aux Congolaises et Congolais pour leur patience et pour leurs sacrifices consentis des années durant en vue de l’annulation d’une dette accumulée sans leur consentement et dont, à l’évidence, ils n’ont tiré aucun bénéfice. » (Je souligne. Le texte de ce discours est distribué par le Ministère des Affaires Etrangères). Analysons cette phrase. Joseph Kabila avoue, en ses propres mots,  que la dette qui va être annulée est une dette odieuse. C’est-à-dire qu’elle a été contractée sans le consentement de nos populations ; ces dernières n’en ont tiré aucun bénéfice et (ce qu’il ne dit pas est que) les créanciers de nos gouvernants savaient que les choses allaient se passer ainsi. Dans l’entretemps, ces derniers ont payé le service de cette dette et certains en ont touché les commissions des années durant. (Sans un audit de cette dette, comment saurons-nous qui a fait quoi ?) Les grandes perdantes ont été nos populations : nos fonctionnaires ont été licenciés massivement de certaines entreprises étatiques avec la complicité des IFI.  Entre 2003 et 2004, la Banque mondiale a contribué au licenciement illégal de plus de 10 655  travailleurs de la Gécamines. Sur la demande du gouvernement Congolais, elle « est intervenue en finançant ces licenciements (…) en prenant le soin d’imposer ses conditions illégales : la banque a plafonné le montant des indemnités selon une forme « pour solde de tout compte » et un mode de calcul qui violent le droit de travail congolais et les normes de l’Organisation Internationale du Travail (OIT). Alors que l’enveloppe sollicitée par la direction de la Gécamines était de 120 millions de dollars contre 240 millions réclamés par les travailleurs, le consultant chargé par la Banque mondiale de calculer le montant de l’indemnisation, propose seulement un forfait « pour solde de tout compte » de 43 millions de dollars. » (R. VIVIEN, R D Congo : la Banque mondiale au cœur  des « affaires », sur www.cadtm.org)  Au moment où Renaud Vivien publiait cet article, le 26 février 2010, les ex-employés de la Gécamines n’étaient pas encore rentrés dans leurs droits. Pour Renaud Vivien, « les travailleurs congolais sont victimes de la même logique capitaliste que celle qui prévaut au Nord où les droits du et au travail sont bafoués. » Quand Joseph Kabila félicite nos compatriotes pour les sacrifices consentis, il semble féliciter les travailleurs congolais ayant accepté de renoncer à leurs droits et consacre l’illégalité sur fond de laquelle fonctionne la Banque mondiale.  Est-ce normal de féliciter nos populations d’avoir accepté, qu’au nom des conditions illégales imposées par la Banque mondiale et le FMI, que nos enfants n’aillent pas à l’école, que nos fonctionnaires ne soient pas payés, que les emplois n’aient pas été créés, que les soins de santé n’aient pas été dispensés  selon les normes standards, que l’eau et l’électricité aient été pour elles des denrées rares ? Quand, dans son discours, Joseph Kabila parle du « respect des engagements souscrits dans le cadre des différents programmes conclus avec le Fonds monétaire International, ainsi qu’avec les autres partenaires », c’est de ces conditions draconiennes de vie imposées à nos populations qu’il est question. Cela est traduit dans un langage technique, incompréhensible pour le commun des compatriotes. Prenons un exemple. Joseph Kabila avoue que « plusieurs actions essentielles, considérées comme déclencheurs du Point d’achèvement, ont été exécutées avec succès. C’est notamment le cas de la finalisation et de la mise en œuvre réussie pendant une année d’un Document de Stratégie de Croissance et de Réduction de la Pauvreté.  » Quel en est le contenu ?  Qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie que «  la RDC doit renoncer à sa souveraineté en s’engageant à suivre à la lettre les réformes structurelles  dictées par les IFI (…) Conformément à ce programme triennal, pâle copie des plans d’ajustements structurels (PAS) imposés par le FMI et la Banque mondiale à l’ensemble des pays du Sud au lendemain de la crise de la dette en 1982, le gouvernement congolais doit impérativement améliorer « le climat des affaires ». Autrement dit, le gouvernement doit œuvrer pour le bien-être des transnationales en accélérant le bradage de ses ressources naturelles et en privatisant ses secteurs stratégiques. Cette politique de privatisation a non seulement des conséquences importantes sur le plan économique puisqu’elle entraîne automatiquement moins de recettes pour l’Etat, mais également sur le plan humain avec des dizaines de milliers d’emplois supprimés. » (Ibidem). Le Document Stratégique de la Croissance et de Réduction de la pauvreté, en plus du développement du secteur privé, prône la protection de l’investissement étranger et l’amélioration de la transparence dans la gestion des ressources naturelles. Qu’est-ce que cela signifie ? « La protection de l’investissement étranger signifie (…) une interdiction pour les autorités (congolaises) de revoir les contrats miniers conclus illégalement par les transnationales (sauf s’ils sont chinoises). » (R. VIVIEN, La RDC dans l’étau du FMI, sur www.cadtm.org) Les ressources naturelles doivent être gérées selon la politique dictée par le FMI. L’exemple le plus parlant est celui de la déforestation de notre espace vital. « Malgré les enjeux liés à la déforestation et au changement climatique, le FMI s’inscrit toujours à l’instar de la Banque mondiale dans cette logique de l’exploitation industrielle du bois en transformant un peu la RDC en véritable paradis pour les transnationales, comme si les bénéfices réalisés par ces dernières allaient  en bout de course profiter aux Congolais. Pourtant, c’est l’inverse qui se produit dans l’ensemble des pays en développement : les populations s’enfoncent dans la pauvreté tandis que les bénéfices réalisés par les transnationales augmentent, culminant en 2008 à 298 milliards de dollars ! » (Ibidem. Je souligne) Qu’est-ce que cela coûte que de laisser tomber 13 milliards  de dollars après avoir gagné 298 milliards, dans l’illégalité, avec la complicité des élites compradores ? Y a-t-il là un motif de fierté pour nous Congolais et Congolaises ? Une occasion pour être remerciés ? Joseph Kabila nous remercie pour notre naïveté et notre ignorance, pour notre passivité ou pour un tout autre exploit ? C’est  vrai ; déchiffrer tout ce vocabulaire  de DSCRP  et ses en-dessous, c’est compliqué. (Si toutes ces choses se faisaient dans nos langues, peut-être que nos populations ne seraient pas prises pou des imbéciles !) Les petits restes et les minorités organisées d’acteurs-créateurs devraient s’adonner sans relâche à ce travail et aider nos populations à comprendre le rôle de la dette dans les relations entre les capitalistes sauvages et les pays du Sud, riches en ressources humaines, du sol et du sous-sol. Cela éviterait à nos populations d’être vite contentes des mesures qui ne profitent qu’aux élites compradores dont les discours mensongers cachent leur implication dans les réseaux mafieux de prédation. En fait, à quoi servent la dette et son service ? Ils participent de la logique de la domination et de l’exploitation que les cosmocrates imposent au monde. « Le service de la dette est la geste visible de l’allégeance. L’esclave met le genou en terre chaque fois qu’il accepte une lettre d’intention du FMI ou un plan d’ajustement structurel. Or un esclave debout est déjà dangereux, quand bien même des chaînes lourdes rouillées entravent ses poignets, son cou et ses chevilles. » (J. ZIEGLER, L’empire de la honte, Paris, Fayard, 2005, p.105-106. Jean-Ziegler classifie la dette parmi les armes de destruction massives à ses conséquences néfastes sur les populations. ) Que faut-il alors ? « Il faut maintenir tout en bas ceux qui sont tout bas. Les cosmocrates  s’y emploient. La survie du système et des astronomiques profits réalisés par eux en dépend. » (Ibidem, p. 106) Les gouvernants Congolais applaudissant des mains et des pieds à la musique du FMI et de la Banque mondiale sont des « esclaves couchés », aux pieds des cosmocrates ou tout simplement ses nègres de service. Ils sont au service du capitalisme de la mort. A ceux et celles d’entre nous qui les applaudissent par ignorance, je leur dis : « Kozanga koyebe, ezali liwa ya solo » (ne pas savoir ressemble à la mort). Ceux et celles qui applaudissent parce qu’ils partagent la mangeoire créant nos misères, je dis : « C’est peut-être votre « droit ». Tout flatteur ne vit-il pas au dépend de celui qui l’écoute ? Penser à un audit de notre dette odieuse et à l’organisation de la résistance contre « les petites mains du capital » paraît être la voie la plus longue, la plus dure et la plus sûre pour notre autodétermination économique. Le reste n’est que diversion. Et puis, la réalisation des promesses contenues dans tous ces discours mielleux  prononcés pour la consommation extérieure sera difficilement vérifiable dans un pays où les contre-pouvoirs n’ont de contrôle sur les gouvernants que  de manière folklorique ; dans un pays où toute remise en question est passible de prison ou de crime crapuleux ; dans un pays où rendre régulièrement les comptes  est d’office rejeté. Sans une rupture de ce système faisant allégeance aux « maîtres du monde », l’annulation de la dette extérieure ne servira à rien. « Les maîtres du monde » et leurs esclaves ont besoin des « armes de destruction massive » pour tenir. Quand ce n’est pas la kalachnikov, c’est la dette et la faim qui cassent toute résistance à leur logique. J.-P. Mbelu