par Dr Fweley Diangitukwa, politologue et écrivain Le Congo est une suite des rendez-vous manqués qui se caractérisent par deux faits majeurs. D’abord les problèmes du Congo sont continuellement réglés à l’extérieur du pays et ensuite les problèmes de fond entre la Belgique (qui représente les intérêts des puissances occidentales et des firmes étrangères au Congo) et le Congo n’ont jamais été réglés lors des rencontres à haut niveau entre les autorités de ces deux pays. Si c’est à Berlin que le partage de l’Afrique a été fait et si c’est dans cette ville allemande que le roi des Belges devint propriétaire du Congo, c’est à Bruxelles que la Table ronde, qui régla la question de l’accession du Congo à l’indépendance, eut lieu. Après des années de dictature et de destruction du pays par le clan Mobutu, c’est à Lusaka en Zambie que les accords entre les principaux belligérants furent signés en juillet 1999 en présence de la Mission de l’Organisation des Nations unies au Congo (MONUC) chargée de l’observation et non du maintien de paix dans le pays. Puis, c’est à Sun City, en Afrique du Sud que les acteurs congolais, appuyés par un « Comité international d’appui à la transition » regroupant les cinq membres du Conseil de sécurité, l’ancienne puissance coloniale (la Belgique), le Canada, l’Afrique du Sud, l’Angola, la Zambie, le Gabon et le Mozambique, ont négocié la fin de la guerre et la composition d’un gouvernement de transition d’union nationale qui a donné naissance à la formule 1+4, c’est-à-dire un président appuyé par quatre vice-présidents. Après la reprise des hostilités à l’Est du Congo et après l’échec de Goma (Kimya I), c’est à Nairobi au Kenya (Kimya II) que les acteurs congolais, appuyés par les Nations Unies et l’Union africaine, se sont retrouvés pour négocier le retour à la paix. A part la Conférence nationale (souveraine) qui se déroula à Kinshasa et dont les résultats n’ont jamais été mis en exécution, tous les rendez-vous importants où le destin du Congo a été examiné ont eu lieu à l’extérieur du pays. Cela constitue une erreur lourde, car à chacune de ses rencontres, les acteurs congolais ont subi l’influence des pays et des organisations qui ont financé la rencontre. La RDC, un pays immensément riche en ressources naturelles, aiguise l’appétit de nombreux pays et, à chaque rendez-vous majeur, chaque pays cherche le moyen d’orienter la politique congolaise à son profit. En 1960, à Bruxelles, à la Table ronde, les questions de fond concernant le passé colonial et les relations futures entre la Belgique et le Congo n’avaient pas été soulevées. Aucune allusion n’avait été faite au contentieux belgo-congolais. Cinquante ans plus, à la fête du 30 juin 2010, lors du voyage historique du roi des Belges à Kinshasa, de nouveau, les questions de fond n’ont pas été évoquées, comme si du côté congolais l’Etat a eu peur de soulever les questions qui fâchent alors qu’elles sont essentielles et urgentes pour l’avenir de ces deux nations. Aujourd’hui, rien n’a changé et personne ne le dit assez fort. La Belgique est toujours dans une position de force vis-à-vis du Congo qui est toujours dans une position de faiblesse. La souveraineté du Congo est toujours violée par qui le veut en commençant par la Belgique qui envoie au Congo, quand elle veut et où elle veut, ses soldats et ses avions sans pilote. Depuis cinquante ans, le Congo peine à matérialiser pleinement son indépendance. Ses voisins violent ses frontières : le Rwanda, l’Ouganda et l’Angola envoient leurs soldats sans se soucier de la notion de souveraineté. Au Congo, la question de l’intangibilité des frontières a perdu tout son sens. Cinquante ans après l’indépendance du Congo, la Belgique donne encore des leçons de morale à son ancienne colonie, elle rappelle la corruption qui sévit au Congo dans les milieux politiques et dans les milieux d’affaires mais jamais elle ne reconnaît qu’il faut être deux pour accomplir l’acte de corruption. La Belgique feint d’ignorer sa part de responsabilité dans le malheur congolais. En revenant sur l’événement historique qu’est la colonisation, jamais du côté congolais on n’a voulu évoquer explicitement l’avidité sanglante de Léopold II et les méfaits que la Belgique coloniale a fait subir à sa colonie ; on ne s’arrête jamais sinon pas assez sur les 80 ans de régime colonial belge; sur ces nombreuses années d’injustice, d’oppression et d’exploitation honteuse ; on ne met jamais l’accent sur ces 80 ans d’un humiliant esclavage, ni sur ce discours paternaliste et méprisant prononcé par le roi Baudouin le 30 juin 1960 dans lequel il n’a pas reconnu les crimes commis au Congo par le roi Léopold II et par la Belgique coloniale. Le 30 juin 2010, personne, du côté congolais, n’a voulu rappeler la sécession de la province du Katanga voulue et organisée par les Belges au lendemain de l’indépendance. Or, cette sécession a stimulé l’embrasement du pays tout entier et les séquelles sont présentes dans les mouvements rebelles qui sont encore actifs au Congo. L’Etat a refusé d’évoquer la collaboration de la Belgique à l’assassinat de Patrice Lumumba, animé d’une foi immense en l’avenir de son pays. L’Etat congolais n’a pas dit au roi Albert II que le président Laurent-Désiré Kabila a été assassiné avec un revolver de fabrication belge. Le silence cultivé par les autorités congolaises est profondément irresponsable et déplorable. S’il est toutefois compréhensible voire évident que la plus haute autorités congolaise ne peut pas évoquer le passé colonial et l’implication directe de la Belgique dans le malheur congolais parce qu’elle a accédé au pouvoir avec la caution de la Belgique, elle compromet néanmoins le destin de ces deux nations. Cinquante ans après l’indépendance, la Belgique fait encore croire, en recourant à la démagogie, que le Congo est incapable de veiller à l’héritage belge alors qu’en Belgique la presse ne dit pas que ce pays s’est embelli grâce à la richesse provenant du Congo. Malgré cette supercherie, la Belgique cherche à faire dire à chaque Congolais que « du temps des Belges la vie était meilleure » alors qu’à l’époque coloniale, la Belgique coupait les bras de ces indigènes récalcitrants qui refusaient les travaux forcés. Aujourd’hui, cinquante ans après l’indépendance, la Belgique porte un regard nombriliste à travers lequel elle ne voit dans le Congo que son ancienne colonie qui n’a pas évolué. La Belgique accuse les responsables politiques congolais en revenant inlassablement sur la corruption et la cupidité d’une classe politique congolaise jugée incompétente et en rendant cette classe politique responsable de l’échec de cinquante ans d’indépendance. Mais parallèlement, on oublie au passage qu’il y a exactement cinquante ans, à l’occasion de l’accession du Congo à l’indépendance, la Belgique quittait le Congo en emportant avec elle le coffre-fort congolais (de son ancienne colonie) alors que l’argent de l’Union minière du Haut Katanga avait exclusivement servi à enrichir la Belgique. Ce pays prétend avoir la mémoire courte pour ne pas se rappeler que, dans le contexte de guerre froide de l’époque, elle a placé Mobutu au pouvoir et elle a soutenu sa dictature contre vents et marées, en envoyant à deux reprises ses soldats combattre aux côtés des soldats congolais dans la guerre de Shaba I et Shaba II. Pendant cinquante ans, les richesses du Congo ont nourri le développement des pays occidentaux au mépris de tous les droits élémentaires des populations congolaises. Qui donc doit avoir honte et à qui devrait-on donner des leçons de morale ? Qui doit réparer ? L’anniversaire du 30 juin 2010 a été un rendez-vous manqué. Les décideurs congolaises ont ignoré que la commémoration de cet événement historique était l’opportunité inouïe de mener une analyse autocritique et constructive sur le passé afin de préparer un autre avenir pour les deux pays. Si la Belgique persévère à ignorer l’âme congolaise et les aspirations des Congolais, elle court le risque de perdre progressivement sinon définitivement toute son influence au Congo. Car, demain, les nouvelles autorités étatiques accuseront la Belgique d’ingratitude et d’irresponsable dans sa gestion du dossier congolais et du malheur des Congolais. La fête du cinquantenaire aurait dû être l’occasion de chercher à mieux connaître et comprendre l’esprit du nouvel homme congolais. Elle aurait été l’occasion de demander pardon ou de se pardonner afin de se projeter vers le futur sans plus porter le poids négatif du passé, afin d’établir de nouveaux rapports plus cordiaux en s’enrichissant mutuellement. Cela n’a pas été fait. Hélas ! Semblable au 30 juin 1960, le 30 juin 2010 a été un nouveau rendez-vous manqué. La déception est grande car le 30 juin 1960 est de plus en plus interprété par nombre de Congolais comme une source de déception dans la mesure où l’espérance formulée ce jour-là a vite été déçue. Des hommes politiques incompétents, violents, arrogants, irresponsables et cupides se sont successivement emparé du pouvoir pour s’enrichir rapidement et illicitement au lieu de servir la nation. Ils ont enrichi leurs complices étrangers au détriment des Congolais. blog : fweley.wordpress.com