Jean-Pierre Mbelu. Photo A.M

 

Hier, mercredi 28 juillet 2010, le journal Le Potentiel a publié un article rendant compte des crimes en série commis au Nord-Kivu. Ce journal trouvait inquiétant le silence des gouvernants provinciaux et nationaux. Il disait exactement ceci :
«Mais, le plus révoltant dans la barbarie qui continue à endeuiller le Nord-Kivu est ce silence inquiétant non seulement du gouvernement central, basé à Kinshasa, mais aussi des autorités provinciales du Nord-Kivu. Plus près des lieux où se commettent ces crimes, notamment à Goma, aucune voix ne s’est jusque-là élevée pour condamner ou tenter de donner une quelconque explication à ces tueries. Comme si les priorités des autorités provinciales étaient ailleurs que la sécurité des biens et des personnes.» Il ajoutait ceci : «Et, plus loin, à Kinshasa, siège des institutions nationales, le calme s’est ancré au niveau de l’Exécutif. Si bien que même le très bouillant ministre de la Communication et des Médias, qui ne rate pas des occasions de s’exprimer, se montre aphone sur le sujet. Bien des raisons pour s’inquiéter. Il y a certainement un voile qui se cache derrière le drame qui sévit dans le Nord-Kivu. » (Soit dit en passant, que peut Mende, ce transfuge du RCD ?)

Oui le silence des gouvernants provinciaux et nationaux face à la barbarie endeuillant le Nord-Kivu inquiète et révolte. Néanmoins, les questions que ce journal ne pose pas sont entre autres celles-ci : «Comment en sommes-nous arrivés à cette phase très avancée de la banalisation de la mort ou plutôt de l’ensauvagement, chez nous ? Quel est le parcours de ces gouvernants provinciaux et nationaux ? Quels sont leurs soutiens ?»

Trouver par exemple d’une part ces crimes inquiétants et croire d’autre part que l’Africom, allié du Rwanda, va y mettre fin, c’est de la folie pure et simple. Et souvent, nos médias ne sont plus sensibles à ces contradictions !
A notre humble avis, ce qui est plus inquiétant, c’est le silence de certains de nos médias sur le fonctionnement réel des institutions du pays et l’amnésie caractéristique de la plupart d’entre nous.

Dans sa dernière conférence à Montréal, le 24 juillet 2010, Kiakwama Kia Kiziki a essayé d’abordé la question du fonctionnement des structures et des institutions congolaises depuis 2006. Le tableau qu’il dresse et pour le gouvernement et pour l’opposition est simplement pitoyable. Il témoigne de l’intérieur de ces institutions en rejoignant les empêcheurs de penser en rond qui, depuis 2006, ont dit : «Le Congo actuel n’ira nulle part.» Voici ce que Kiakwama a dit à Montréal : «Au-delà de sa structuration et de son organisation, qui ne correspondent pas aux défis actuels posés par la démocratisation et surtout le développement de notre pays, notre gouvernement est affligé d’une tare congénitale et rédhibitoire ; il pense être de droit divin, et agit comme tel. Ceux qui nous gouvernent pensent tout savoir mieux que personne. Ils ont tout compris, font tout à la perfection et refuse donc toute critique, tout débat contradictoire public, tout contrôle, toute remise en question. Le Gouvernement et sa majorité au Parlement développent une mentalité de forteresse assiégée qui induit une crispation des rapports politiques, néfastes à la construction d’une démocratie apaisée. » (Nous soulignons). Quand ceux qui gouvernement le Congo (et plus particulièrement Joseph Kabila) ont été critiqués pour avoir accepté, après des accords secrets conclus par John Numbi avec «ces tueurs tutsis», que l’armée rwandaise revienne sur notre territoire en janvier 2009, «de droit divin», ils ont fait partir Vital Kamerhe de la tête de l’Assemblée nationale. «De droit divin», ils ont organisé «le mixage», ils ont octroyé des postés importants dans l’armée aux disciples de Kagame du CNDP et du RCD dans l’armée au nom de la paix retrouvée, sans justice !

Kamerhe déchu, ils ont créé une atmosphère de peur tétanisant cette «caisse de résonnance» de l’exécutif national. Les crimes en série sont à inscrire dans cet exercice de pouvoir politique d’occupation (ou plutôt de droit divin !), sans limite, sans contre-pouvoir, avec la complicité des bourreaux de nos populations. Quand un gouvernement fonctionne sans aucun respect des principes du débat contradictoire, de contrôle et de remise en question et qu’il croit être «de droit divin» et qu’il est appuyé dans cette façon de faire par des élites intellectuelles et autres médias coupagistes, il se légitime sur fond du vide éthique et politique. Il fait le lit de l’ensauvagement. (La politique se réduit à manger, à boire et à applaudir même quand on tue !)

Et quand ces médias et ces élites oublient notre passé immédiat et appellent nos populations à les suivre sur cette voie, ils condamnent ces dernières à une amnésie préjudiciable pour un autre futur. En effet, « il y aurait quelque logique à placer le futur qui est invisible, derrière nous, et à faire face au passé, parce qu’il est vu (…). Mais cet art n’est guère accessible à ceux qui ont perdu la capacité de se souvenir ». (T. DELPECH, L’ensauvagement. Le retour de la barbarie au XXIe siècle, Paris, Grasset, 2005, p. 179) Dans ce contexte, s’indigner du silence des gouvernants actuels sur les crimes en série commis au Nord-Kivu en perdant rapidement de vue histoire et leurs alliances avec les bourreaux de nos populations revient à vouloir échapper à ce face-à-face permanent avec notre passé de souffrance, de douleur et de la mort voulu par ces mêmes pyromanes. Mais aussi avec notre passé de résistance. Cette fuite en avant relèverait du manque criant de sagesse. Pourquoi ? «Le rapport de l’homme à la temporalité est ainsi assuré par un face-à-face permanent avec le passé, où se trouvent la lumière et la source de la sagesse. Pour l’homme dans sa plénitude, le passé est un livre ouvert et le lien avec les ancêtres le protège. » (Ibidem, p. 179-180) Ce lien le protège de la répétition des erreurs fatales et de liens qui oppriment.

La perte de la capacité de se souvenir partagée avec certaines sociétés thanatophiles – c’est-à-dire des sociétés aimant la mort et bâtissant leur prospérité matérielle sur le sang- condamne à l’immaturité. Pour cause. Certains « membres de ces sociétés (et souvent pas les moindres) ont des difficultés à devenir adultes : leur mémoire est courte, ils n’aiment pas entendre parler de leçons du passé, mais ne reconnaissent pas davantage leur responsabilité sur le présent et l’avenir. Ils préfèrent penser que les évènements se contentent d’arriver sans percevoir l’abdication que cette pensée recèle. » (Ibidem, p.181) Ces membres de ces sociétés avouent eux-mêmes qu’ils veulent travailler avec les gens tournés vers l’avenir et non ceux qui ressassent leur passé où les massacres programmés et les autres injustices déshumanisantes ont compromis leurs capacités collectives d’imagination, de créativité et d’inventivité.

Ayant perdu, dans notre immense majorité notre capacité de nous souvenir du caractère sacré de la vie, nous avons rejoint les gouvernants que nous critiquons dans l’indifférence à l’endroit de nos frères et sœurs sauvagement massacrés à l’est. Certains d’entre nous trouvent même une excuse à cette indifférence. Ils disent : « L’est a voté Joseph Kabila comme artisan de la paix, qu’il paie son choix dévoyé. » Comment si ce choix pouvait justifier, à lui seul, la barbarie dont nos populations sont l’objet !

Pourtant, il nous semble que ce qui se passe à l’est de notre pays participe de l’ensauvagement du monde ou plutôt des Africains et des Occidentaux ayant accepté de vouer un culte à Mammon au mépris de la vie. Sortir de « ce mal radical » est une question de justice. Mais aussi de mémoire. Surtout de mémoire.

«Ce mal radical » repose la question du surgissement de Staline et d’Hitler dans l’histoire notre monde et des soutiens dont ils ont bénéficié. Après plus de 5 millions de morts et au vu des complicités mondiales y ayant contribué, la RD Congo est aujourd’hui l’une des vitrines de la re-irruption du « mal radical » dans l’histoire collective du monde. Ou plutôt, la RD Congo nous rappelle que nous avions oublié « le mal radical » trahi par la gratuité avec laquelle des escadrons de la mort peuvent mettre fin à la vie et être applaudis… Ceux et celles « qui ont tué Dieu » ont rompu avec toute éthique en politique et n’hésitent pas à tuer l’homme. Consciences angoissées et thanatophiles, ils disent comme disait Staline : «La mort résout tous les problèmes. Pas d’hommes, pas de problèmes.»

Il nous semble qu’en dehors de petites solutions palliatives, de la façon dont la tragédie congolaise trouvera une issue plus ou moins heureuse dépendra, en grande partie, l’avenir du monde. Cela prendra du temps. Beaucoup de temps. Comme c’est inquiétant…Au Congo, la cupidité des vampires du monde entier a triomphé sans que le monde s’en émeuve outre-mesure ! Comme c’est inquiétant…

J.-P. Mbelu