Quels sont les enjeux politiques de cette démission ?
Photo: Appolinaire Malu malu, ex-président de la CENI
Pour répondre à cette question, il faut avoir la maitrise des dessous de cartes de la gestion de la CENI que les non initiés ne connaissent pas. Politiquement, l’Abbé Malu Malu est proche du Parti politique Mouvement Social pour le Renouveau (MSR). C’est à titre qu’il a joué un rôle clé pour l’élection de Joseph Kabila en 2006. Il est important de souligner que le Raïs lui-même avait avoué à Kingakati qu’il aurait contribué à la création de ce parti politique dirigé par son ancien Conseiller Spécial en matière de sécurité. Il importe de noter que les cadres de ce Parti politique occupent les postes-clé à différents niveaux tant au niveau national qu’au niveau provincial. Une vraie toile d’araignée et une machine à fabriquer une victoire électorale. Etant donné que le MSR est exclu de la MP, ce regroupement politique se trouve devant une nouvelle donne qui risque de déjouer toutes ses stratégies. En effet, le G7 ayant affiché clairement les ambitions pour une candidature à l’élection présidentielle, la MP est contrainte de revoir toute sa stratégie de gestion de la CENI pour espérer avoir le contrôle du processus électoral. Il n’est pas exclu qu’après la démission forcée de Malu Malu, l’on puisse assister à d’autres démissions-limogeages à la CENI des Responsables de cette Institution proches du MSR notamment le Secrétaire Exécutif National (SEN) et d’autres.

Un accord politique nécessaire pour restructurer la CENI.

Selon l’avis de plusieurs juristes consultés, la démission du Président de la CENI entraine automatiquement celle de tout le Bureau conformément à la Loi portant organisation et fonctionnement de la CENI. Il se fait que Joseph Kabila et sa famille politique s’opposent à cette interprétation de cette loi. C’est, du reste, un des points majeurs de divergence entre les délégués de la MP et ceux de l’UDPS au préèdialogue. Le fait pour la MP de vouloir nommer une personnalité de son obédience qui viendrait de la « société civile » en laissant le reste du Bureau inchangé peut générer une crise politique grave. C’est l’indépendance de la CENI qui sera définitivement remise en cause. Dans sa feuille de route pour la sortie de la crise, l’UDPS a fait de la restructuration de la CENI un des points importants à discuter pour un accord politique. Comme Joseph Kabila estime que le contrôle de la CENI est une question de vie ou de mort qui n’est pas négociable, les acteurs politiques, toutes sensibilités confondues, doivent se mobiliser pour barrer la route à la nomination unilatérale à la tête de la CENI.

L’Abbé Apollinaire Malu Malu est ce prêtre catholique qui a choisi de désobéir aux injonctions de sa hiérarchie de l’Eglise pour se faire désigner délégué à la CENI d’une obscure société civile dans le but de se faire nommer comme président de la Commission électorale nationale «indépendante», dont l’indépendance n’est que fictive car totalement noyautée par le pouvoir en place. Monsieur Malu Malu était tellement suffisant dans ses fonctions qu’il défiait toute la classe politique surtout l’opposition politique. On l’avait vu lors de la campagne populaire et nationale visant à récolter les signatures de la motion de défiance en son encontre.

Par ailleurs, les membres de la Mouvance présidentielle avait trouvé en lui l’allié sûr pour les éventuels tripatouillages des futures échéances électorales. Certains caciques de ce regroupement politique ne manquaient pas de monter au créneau pour le défendre devant les assauts de l’opposition. En clair, Monsieur Malu Malu avait une mission à la tête de la CENI pour non seulement le maintien de Joseph Kabila au pouvoir mais aussi celle de garantir la victoire de la kabilie aux élections de 2016. Pour le moment tous les calculs politiques sont à refaire pour les «fameux» laboratoires du raïs. Ils devront se trouver rapidement un successeur à l’Abbé Malu Malu qui devra accomplir cette mission de la Mouvance présidentielle dans un environnement caractérisé par la reconfiguration de la classe politique congolaise.

Que sait-on de la maladie de Malu Malu ?

Selon les informations recoupées, le président de la CENI est tombé brusquement malade en décembre 2014 et a été transféré discrètement à l’étranger. Au départ, deux destinations étaient citées avec insistance : la Suisse et l’Afrique du Sud. S’agissant du diagnostic, rien n’a filtré des sources officielles et médicales. Mais les sources informelles ont évoqué une pathologie cérébrale qui a provoqué la perte de la parole et la paralysie de la moitié droite de son corps. Il ne pouvait plus se déplacer qu’en chaise roulante ou sur une civière. En plus, il n’y a, jusqu’à présent, aucune information fiable en rapport avec la cause de sa maladie. L’intéressé lui-même aurait dit lors d’une conférence de presse à Kinshasa qu’il aurait été opéré d’une tumeur cérébrale. Cette hypothèse est peu fiable car sa maladie est survenue de manière brutale. Situation rarissime dans les tumeurs cérébrales qui ont une évolution lente et insidieuse. Cet accès brusque de sa maladie mérite qu’on s’attarde sur les deux autres hypothèses qui sont officieusement évoquées. L’accident vasculaire cérébral (AVC) est hautement probable. Mais son entourage rétorque en disant que l’on ne connaissait pas l’Abbé Malu Malu avoir des gros facteurs de risque cardio-vasculaires qui auraient entraîné un AVC. Le même entourage évoque avec insistance la troisième hypothèse : l’intoxication aiguë. En effet, un poison puissant peut endommager la totalité ou une partie importante du cerveau. Quelle que soit l’hypothèse étiologique, l’état de santé du président de la CENI n’a cessé de se dégrader à tel point que l’information de son « décès » a fait la une des médias congolais en avril 2015 mais vite démentie par l’intéressé qui a fait un séjour éclair à Kinshasa dans un état grabataire juste pour rassurer le public congolais. Mais la réalité est que cette sortie forcée de Malu Malu n’a servie à rien car le peuple congolais n’est pas dupe. Tout le monde savait, à commencer par le pouvoir de Kinshasa, que ce dernier ne reviendrait jamais à la tête de la CENI. Depuis très longtemps, dans les rangs de la MP, on parlait de plus en plus de sa démission volontaire ou forcée. La décision dépendait de Joseph Kabila seul qui pouvait juger de l’opportunité de cette démission.

Beaucoup d’observateurs sont d’avis que cette nomination sera le déclenchement de la crise politique grave qui peut faire basculer les choses. Mais à condition que les forces acquises au changement se mobilisent.

Tharcisse Loseke, MD, PhD
Cadre de l’UDPS