Déploiement d’une nouvelle force d’intervention militaire  canadienne en RDC: encore un carnage?                                      Par Bernard Desgagné , Tribune libre de Vigile, jeudi 25 août 2016

Le 9 aout 2016, Radio-Canada International nous apprenait que le ministre de la Défense nationale, Harjit Sajjan, était en Afrique afin d’y préparer le déploiement d’une nouvelle « force d’intervention militaire humanitaire canadienne ». Il était accompagné de deux personnages bien connus, Roméo Dallaire et Louise Arbour. Or, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’au fil du temps, les activités prétendument humanitaires des Forces armées canadiennes et des Casques bleus ont donné des résultats peu convaincants.

troupes canadiennes en RDC depuis 15 aout2016 pour un nouveau carnage?


Harjit Sajjan et Roméo Dallaire devant un hôpital en République démocratique du Congo, le 15 aout 2016. On aperçoit, dans la dernière rangée, à gauche, Marc-André Blanchard, ami personnel de Jean Charest et ancien président du Parti libéral du Québec. M. Blanchard dirigeait la société d’avocats McCarthy Tétrault, jusqu’à ce que Justin Trudeau le nomme ambassadeur du Canada aux Nations Unies, le 16 janvier 2016.

Dallaire, Arbour et Kagame

En mars 1993, des soldats canadiens dépêchés en Somalie pour y « maintenir la paix » battent à mort un Somalien de 16 ans. Ce drame n’est pas le seul à être imputé aux soldats canadiens en Somalie, qui ont tué d’autres civils somaliens et torturé des prisonniers, notamment des enfants âgés de 9 à 13 ans, qu’ils ont attachés les mains dans le dos et laissés en plein soleil. Des soldats, des sous-officiers et des officiers subalternes doivent porter la responsabilité de l’affaire, tandis que les hauts gradés, comme l’ancien chef d’état-major John de Chastelain, s’en tirent indemnes parce que la commission Létourneau ne peut pas terminer son enquête. Elle remet néanmoins son rapport, intitulé Un héritage déshonoré — Les leçons de l’affaire somalienne. Ce sombre épisode révèle la nature inamicale des interventions « militaires humanitaires » du Canada en Afrique.

En 1994, le général canadien Roméo Dallaire dissimule les préparatifs de guerre du Front patriotique rwandais (FPR), qui refuse de participer au gouvernement de transition prévu dans les accords d’Arusha de 1992 et 1993. Dallaire révèle à des officiers du FPR les cartes d’état-major des forces armées rwandaises, dont il garde les armes sous clé, tandis qu’il laisse le FPR infiltrer à Kigali, capitale du Rwanda, des milliers de combattants et de grandes quantités d’armes, y compris les missiles sol-air qui serviront à abattre l’avion présidentiel le 6 avril 1994. Les faits et gestes de Dallaire au Rwanda, qui tranchent nettement avec ses dires et avec la réputation de héros que les médias lui ont fabriquée au Canada, sont abondamment décrits par Jacques-Roger Booh Booh, dans son livre Le patron de Dallaire parle. En outre, l’histoire des tragiques évènements de 1994 que relatent l’officier de renseignement sénégalais de la MINUAR Amadou Deme ainsi que le commandant du secteur Kigali de la MINUAR,le colonel Luc Marchal, est passablement différente de l’histoire racontée par Dallaire et reprise au grand écran.

L’attentat au missile vraisemblablement commis par le FPR, qui entraine la mort des chefs d’État du Rwanda et du Burundi, amorce ce que certains ont convenu d’appeler le génocide des Tutsis, dogme fondateur officiel du régime actuel de Kigali. Au Rwanda, quiconque remet en question ne serait-ce qu’une partie de ce dogme, même en invoquant des faits indéniables, est immédiatement emprisonné et court aussi le risque d’être exécuté. C’est le cas de l’opposante Victoire Ingabire Umuhoza, incarcérée à Kigali depuis le simulacre de procès que lui a fait subir le FPR.

À l’étranger, ceux qui détiennent de l’information compromettante pour le régime de Kigali et qui, de ce fait, se montrent critiques envers ce régime ou n’adhèrent pas intégralement au dogme du génocide des Tutsis sont systématiquement harcelés et accusés d’être des génocidaires, d’adhérer à des thèses négationnistes ou encore d’attiser la « haine des Tutsis ». Certains sont même assassinés. Ce fut le cas de nombreux anciens membres du FPR partis en exil pour tenter de sauver leur peau, par exemple, Seth Sendashonga et Patrick Karegeya.

Le 7 avril 1994, dix Casques bleus belges se font torturer sous les yeux de Roméo Dallaire, à Kigali. Le bon général fait mine de ne pas les voir et les abandonne à une mort atroce. Il prétextera plus tard qu’il n’y pouvait rien parce qu’en intervenant, il aurait mis en péril le personnel onusien au Rwanda, une explication qui est difficile à avaler.

Pourquoi, par exemple, Dallaire n’a-t-il pas informé immédiatement le colonel Bagosora, avec lequel il tenait une réunion ce jour-là, du massacre des soldats belges qui était en cours et dont il venait d’être témoin ? En sacrifiant ses hommes, cherchait-il à fournir un prétexte à la Belgique pour retirer ses troupes, qui constituaient le principal contingent de la MINUAR ? Le départ des Casques bleus du Rwanda, réclamé ouvertement par Paul Kagame, et non par l’armée gouvernementale rwandaise, supposément génocidaire, a fourni au potentat en devenir la marge de manoeuvre qu’il souhaitait pour achever sa conquête du pays dans un effroyable bain de sang.

Dallaire racontera aussi qu’il avait tenté de prévenir l’ONU de l’imminence du génocide, notamment au moyen d’un fax. Or, ce fax n’a jamais existé, comme l’a démontré Charles Onana dans Les secrets de la justice internationale. Sans la complicité de Roméo Dallaire, le FPR n’aurait pas pu reprendre la guerre qu’il avait déclenchée en 1990, et le génocide n’aurait pas eu lieu.

Et si le génocide n’avait pas eu lieu, les prêtres québécois Claude Simard et Guy Pinard n’auraient pas été assassinés au Rwanda, le 17 septembre 1994 et le 2 février 1997. Dans les deux cas, Ottawa dispose de preuves attribuant le meurtre au FPR, mais préfère soigner ses relations avec le chef de cette organisation, Paul Kagame, qui dirige le Rwanda d’une main de fer depuis 1994, bien qu’il n’en soit officiellement le président que depuis 2000. Roméo Dallaire n’a jamais caché son admiration pour Paul Kagame, avec lequel il collabore encore aujourd’hui. Mais on ne peut pas dire que ce sentiment fasse l’unanimité.

De l’avis de Willy Claes, ministre des Affaires étrangères de la Belgique de 1992 à 1994 et secrétaire général de l’OTAN en 1994 et 1995, Paul Kagame est « au moins en partie responsable du génocide rwandais ». Selon le professeur Filip Reyntjens, spécialiste réputé de l’histoire du Rwanda, Paul Kagame est « le plus grand criminel en fonction aujourd’hui ». Aux yeux d’une multitude de témoins de premier plan et de nombreux experts, les exterminateurs à la solde de Kagame ont tué des millions de personnes au Rwanda et en République démocratique du Congo (RDC), entre 1990 et aujourd’hui.

Néanmoins, pour Louise Arbour, icône humanitaire, ancienne procureure en chef du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) et ex-juge de la Cour suprême du Canada, les crimes de masse de Paul Kagame et du FPR ne méritent pas qu’on s’y intéresse. Lorsqu’en février 1997, l’enquêteur australien Michael Hourigan informe Mme Arbour qu’il a recueilli des témoignages crédibles désignant le FPR et Paul Kagame comme auteurs de l’attentat du 6 avril 1994, Mme Arbour ordonne à M. Hourigan de mettre fin à son enquête.


Roméo Dallaire et Paul Kagame en 2013

Roméo Dallaire s’est rendu au QG des Forces de défense du Rwanda, dans le secteur Kimihurura de Kigali, le 12 mai 2016. Sur la photo, il est accompagné de Shelly Whitman, directrice générale de la Child Soldier Initiative (première à gauche). Il est flanqué, à gauche, du ministre de la Défense du Rwanda, le général James Kabarebe, et à droite, du chef d’état-major de la défense, le général Patrick Nyamvumba. Kabarebe et Nyamvumba sont des criminels de guerre notoires du FPR ayant participé à de nombreux massacres au Rwanda et en RDC, par exemple, à Kibeho (1995), à Tingi-Tingi et aux alentours de Kisangani (1997), où des milliers de civils ont été froidement abattus par leurs soldats. Récemment, les dirigeants militaires du régime du FPR ont recruté des enfants soldats au Rwanda et les ont envoyés combattre dans le M23, un mouvement « rebelle » congolais parrainé par le FPR.

Côte d’Ivoire et Libye

Transportons-nous maintenant en Côte d’Ivoire, au mois de mars 2011. Le gouvernement du Canada fait cadeau d’un million et demi de dollars à l’organisation politicoterroriste d’Alassane Ouattara, les Forces nouvelles, pour l’aider à renverser le président Laurent Gbagbo, qui a été démocratiquement élu dans le respect de la Constitution, des lois et des institutions de son pays, en dépit des actes de violence graves et des fraudes électorales massives dans la zone sous l’emprise des bandits de M. Ouattara. La primauté du droit tant vantée comme valeur canadienne semble être considérée par Ottawa comme un concept à géométrie variable sur le continent africain. Des policiers canadiens se trouvent à Abidjan pour « protéger » l’Hôtel du Golf, qui sert de repaire au clan Ouattara.

Quelques jours après avoir bénéficié du don généreux du gouvernement du Canada, l’armée de Ouattara massacre en une seule nuit un millier de civils avec la complicité des Casques bleus, dans l’Ouest du pays. Les corps jonchent les rues de la ville de Duékoué. Le peuple wê, qui habite la région, est victime d’un nettoyage ethnique que l’on pourrait qualifier de génocide et qui est parrainé par Ouattara, depuis 2002. Le massacre de la nuit du 28 au 29 mars 2011 est l’évènement le plus marquant de ce nettoyage, mais les bailleurs de fonds publics canadiens de Ouattara ne semblent pas s’en émouvoir outre mesure.

Le 11 avril 2011, Ouattara prend le pouvoir grâce aux bombardements « humanitaires » des Français et de l’ONUCI. Il poursuit ses crimes dans l’impunité la plus totale : terres et biens volés ou détruits, discrimination ethnique, torture, séances d’humiliation collective, assassinats, insécurité généralisée. À l’heure actuelle, des milliers d’Ivoiriens ayant fui la répression et les exactions sont encore forcés de demeurer à l’étranger, notamment dans des camps de réfugiés. Les prisons ivoiriennes renferment des centaines de prisonniers politiques. Le gouvernement du Canada, qui invoquait la défense de la démocratie en 2011, est depuis lors muet.

Toujours en 2011, un général canadien, Charles Bouchard, dirige le bombardement de la Libye, auquel participent des F-18 canadiens. Les militaires humanitaires du Canada sont une fois de plus en mission pour aider les Africains. Ils vont protéger les civils contre un « tyran », Mouammar Kadhafi, qui les massacre prétendument avec ses avions. Bilan de l’opération : des djihadistes appuyés par les missiles de Bouchard mettent le pays à feu et à sang, puis assassinent Kadhafi. Le pays le plus prospère d’Afrique est plongé dans le chaos. Il ne s’en est pas remis depuis. Nous savons maintenant que Kadhafi n’a jamais bombardé son peuple — c’était un mensonge « humanitaire » — et que l’armée libyenne combattait une insurrection composée largement de mercenaires armés et financés par l’OTAN et certaines pétromonarchies.

Haïti

Parlons maintenant d’Haïti, pays d’origine d’un grand nombre de Québécois. Le 18 aout 2016, les Nations Unies ont fini par admettre ce que l’on savait depuis plusieurs années : ce sont des Casques bleus qui ont réintroduit le choléra en Haïti, alors que cette maladie y avait été éradiquée il y a plus d’un siècle. Des centaines de milliers d’Haïtiens ont été infectés par le choléra à cause des Nations Unies.

Parallèlement, certains policiers québécois partis « aider » les Haïtiens sont épinglés pour inconduite sexuelle. Qu’à cela ne tienne ! Malgré ce scandale et celui du choléra, le gouvernement Trudeau semble vouloir encourager l’ONU à poursuivre son oeuvre haïtienne. Il veut que les policiers et les militaires canadiens soient beaucoup plus nombreux dans la Perle des Antilles.

Les sommes dépensées par la « communauté internationale » pour envoyer des milliers de soldats et de policiers étrangers en Haïti sont énormes. Sur la période de sept ans allant du 1er juillet 2009 au 30 juin 2016 — le tremblement de terre s’est produit le 12 janvier 2010 —, les budgets de la MINUSTAH ont totalisé 4,365 milliards de dollars. Pendant ce temps, l’aide humanitaire promise n’est pas toujours versée et elle est souvent détournée ou retournée dans les pays donateurs sous diverses formes.

Tandis que le personnel onusien est grassement nourri et rémunéré, la reconstruction à la suite des catastrophes naturelles est interminable. Pire encore, les Nations Unies bénéficient d’une immunité diplomatique totale dans leurs missions de « maintien de la paix », y compris lorsqu’elles répandent le choléra. Le Canada et les autres membres patentés de la « communauté internationale » cherchent-ils à aider Haïti ou à l’occuper en permanence ? Les Haïtiens connaissent la réponse à cette question et demandent depuis longtemps le départ de la MINUSTAH.

RDC et Burundi

Retournons en Afrique. Conseillé par Dallaire et Arbour, le ministre Sajjan songe maintenant à envoyer des militaires canadiens en RDC. Au même moment, les médias occidentaux et certains politiciens entonnent en choeur un refrain bien connu, sur la foi de comptes rendus mal étayés d’ONG sous influence : Pierre Nkurunziza, le président du Burundi, pays voisin de la RDC et du Rwanda, serait un tyran qui tue son peuple.

Toutefois, ce que les sempiternels bienfaiteurs des peuples africains oublient de nous dire, c’est que dernièrement, les minières occidentales se sont fait damer le pion par leurs concurrentes russes et chinoises pour l’exploitation des vastes ressources du Burundi, notamment le nickel. Tiens, tiens. Les partisans des interventions « militaires humanitaires » oublient également de nous dire que Paul Kagame et le FPR sont de nouveau en train de semer la désolation dans la région. Les oiseaux de mauvais augure du pays des mille collines, qui se targuent d’avoir « arrêté le génocide de 1994 » — une affirmation très discutable —, sont affairés à entrainer, sur le territoire rwandais, des réfugiés qu’ils transforment en rebelles et qu’ils envoient comme de la chair à canon s’attaquer aux forces de sécurité burundaises et commettre des assassinats.

Que feront les soldats humanitaires du gouvernement Trudeau qui seront basés en RDC ? Protègeront-ils les Congolais et les Burundais contre les attaques venues du Rwanda ou se laisseront-ils guider par les recommandations de Roméo Dallaire visant surtout à appuyer son ami Paul Kagame ? Il faudrait savoir à quoi s’en tenir : ou bien le gouvernement du Canada lutte pour la démocratie et le respect des droits de la personne, ou bien il cultive ses relations avec les despotes sanguinaires. Ces deux options sont mutuellement exclusives.

Les Casques bleus ont déjà très mauvaise réputation en RDC, où ils font depuis longtemps le jeu des terroristes au service de Kagame. Le 5 novembre 2008, le journaliste Patrick Forestier a filmé des soldats de la MONUSCO en train de se prendre tranquillement en photo sur leurs blindés, pendant que des civils effrayés s’entassaient autour des barbelés onusiens. Les civils espéraient qu’en se tenant tout près des Casques bleus, ils échapperaient aux massacres commis dans le village de Kiwanja, par les hommes de Laurent Nkunda, un chef de guerre qui n’a jamais été inquiété par la suite et qui vaque tranquillement à ses occupations au Rwanda, ces jours-ci.

Entre le 30 juillet et le 4 aout 2010, les soldats de la MONUSCO ont ignoré les cris de détresse des habitants de Luvungi tandis que des « rebelles » employant le modus operandi des brutes de Paul Kagame violaient des centaines de personnes. Le représentant du secrétaire général des Nations Unies en RDC, Roger Meece, a été pris en flagrant délit de mensonge lorsqu’il a été questionné sur la passivité des Casques bleus.

Voilà donc à quoi ressemble le travail humanitaire des militaires et des policiers canadiens ainsi que des Casques bleus en général lorsqu’il est question de « protéger les populations vulnérables » des pays riches en ressources naturelles dont les dirigeants osent déplaire à certaines puissances occidentales. Qu’est-ce que le ministre Sajjan compte faire en Afrique pour redorer le blason d’Ottawa et des forces de « maintien de la paix » ? Veut-il utiliser l’argent des contribuables canadiens pour participer au renversement d’un chef d’État qui nuit aux bénéfices des minières de Bay Street ? Regardera-t-il des Africains se faire massacrer en prenant le même air faussement indigné que beaucoup d’autres ministres fédéraux avant lui ?

Si j’étais Africain, je prierais pour que les soldats d’Ottawa restent dans leurs casernes. Mais, puisque je suis Québécois, je souhaite que ma nation, elle-même longtemps victime d’oppression, se dissocie de la politique étrangère du gouvernement fédéral canadien, qui repose sur le mensonge et qui enfonce davantage le monde dans un cul-de-sac destructeur.

L’auteur est journaliste citoyen et a publié de nombreux articles sur les conflits et les interventions occidentales en Afrique. En 2011, il s’est rendu dans les camps de réfugiés ivoiriens d’Afrique de l’Ouest. Il a été placé récemment sur la liste noire du régime de Paul Kagame, au Rwanda, pour avoir publié des informations qui contredisent la propagande de ce régime sur la violence endémique au Rwanda et en République démocratique du Congo depuis 1990.